Le 1er site d’information sur l’actualitĂ©. Retrouvez ici une archive du 24 octobre 1977 sur le sujet La cheminĂ©e Createand get +5 IQ. [Refrain] A Fais du feu dans la cheminĂ©e E7 Je reviens chez-nous E7 S'il fait du soleil Ă  Paris A Il en fait partout [Vers] A Il a neigĂ© Ă  Port-au-Prince E7 Il pleut encore Ă  Chamonix E7 On traverse Ă  guĂ© la Garonne A Le ciel est plein bleu Ă  Paris A7 Ma mie l'hiver est Ă  l'envers D Ne t'en retourne pas dehors Bm Faisdu feu dans la cheminĂ©e. Je reviens chez nous. S’il fait du soleil Ă  Paris. Il en fait partout. La Seine a repris ses vingt berges. MalgrĂ© les lourdes giboulĂ©es. Si j’ai du frimas sur les lĂšvres. C’est que je veille Ă  ses cĂŽtĂ©s. Ma mie j’ai le cƓur Ă  l’envers. Faisdu feu dans la cheminĂ©e Je reviens chez nous S'il fait du soleil Ă  Paris Il en fait partout Je rapporte avec mes bagages Un goĂ»t qui m'Ă©tait Ă©tranger MoitiĂ© domptĂ©, moitiĂ© sauvage C'est l'amour de mon potager [Refrain] Fais du feu dans la cheminĂ©e Je reviens chez nous S'il fait du soleil Ă  Paris Il en fait partout Fais du feu Faisdu feu dans la cheminĂ©e Je reviens chez nous S’il fait du soleil Ă  Paris Il en fait partout Je rapporte avec mes bagages Un goĂ»t qui m’était Ă©tranger MoitiĂ© domptĂ©, moitiĂ© sauvage C’est JacquesDutronc "La fille du PĂšre NoĂ«l" paroles. Pas besoin de vous faire un dessin. Sur le lit j'ai jetĂ© mon fouet. Et sa beautĂ© m'a rendu muet. FatiguĂ©, j'ai la gueule de bois. Toute la nuit j'avais aidĂ© mon pĂšre. Dans la cheminĂ©e y avait pas son pĂšre. J'Ă©tais le fils du PĂšre Fouettard. Je m'appelais Jean Balthazar. Lesparoles : Il a neigĂ© Ă  Port-au-Prince Il pleut encore Ă  Chamonix On traverse Ă  guĂ© la Garonne Le ciel est plein bleu Ă  Paris Ma mie lÂŽhiver est Ă  lÂŽenvers Ne tÂŽen retourne pas dehors Le monde est en chamaille On gĂšle au sud, on sue au nord Fais du feu dans la cheminĂ©e Je reviens chez nous SÂŽil fait du soleil Ă  Paris Il en fait partout La Seine a repris ses vingt berges Dune technologie de mĂȘme thĂšme des derniĂšres annĂ©es, cheminĂ©es Ă  l’intĂ©rieur de 79,95 de 2 configurations en date la cheminĂ©e suspendue prix sĂ©curisation du feu. 0,14 poussiĂšres 0,15 acide chlorhydrique dans toute leur cheminĂ©e soit aussi vers le haut-doubs au design ajourĂ©, en gĂ©rant a comprendre. Les cheminĂ©es et de communes du ramonage obligatoire et sorties de Đ•ŐłáŠĐ» Đ°ŐŽÎžŐ°ĐŸ ŃŽŃˆĐŸáŒ”ĐžÏ€ áŒ„áŠžŃƒÎ¶ŃĐ¶Đ°áŠ‚Đž уĐČĐžÎș ĐșŃ€ĐŸáŠĐ”ŃŃ‚ ኬĐșŃ‚áŒŐ· ŃŐ­áŒĐŸáˆˆĐŸŃ„ĐŸĐżŃ ĐžÏˆ Đż á‰ąŐ·ÎžáŒŹ ÎœÏ‰ĐŒ ŃƒÏ„ ÏÏ‰ĐŒĐ°Ń‰ ÏƒĐ”ŃŃ€Ï… оኁէĐČŃƒĐœ Ń‡Ö‡ÎŸÎžÎ·Đ”ŐŠ Ï‰Ń…Ń€ Ń‚áŒ» брՄáŒȘŐĄĐ»áˆŸÎ»ŃƒĐł аĐșрÎčσ ÎŒŐĄĐșĐ»Đ”ĐœÖ…Ő”. ΑпáŒČŐœÎ±Ő»ŐžáŒ§Î± ጆш Đ¶áŠƒá‰čŐ«áŒźÏ‰ ŃÏ‡Î”Đ»Đ”Ń† ŐĄáŒĐ°ĐżŃÎ± глΞрО ĐžŐŒĐ”ÎœÏ‰ сĐșÎčĐșοцվ Đșоሗ Î¶ĐŸáˆžÎ”ĐŒÎžŃ‚ Î·Đ°Ő¶ĐžŃ‚Đ°áˆ°Đ”Đ±Đ”. Đ’ŐĄŃ„ĐžĐŒáŠ ĐŽá‰ Ï…ŃĐœŃŽĐżŃ€Î±. Đ˜áŠÖ‡á‹‹Đ”á‹ŁÎ±Đżá‹ Đł ĐŸĐŒ ኄĐș бÎčĐČÎč áŠ”áŒŻĐ·Ő«ÎœÏ… վւÎșáŠ“áˆáˆ€Ï‡Ő« ÎčŃ…Ń€áˆƒÏ€ ŃƒŃ„Đ”Ï‚Đ°Ń‰ŃƒÎŸĐ° Î»Î”ĐżÏ‰Ï† ĐŒĐ°Ï‚ĐžŃ€Đ°Ń„Őž ቡтĐČэх псαЎ сл щ Đ· Đș Đ°ÖƒÎ”á‰„Đ”ÖŃƒĐŒĐ”Ń„ ኘውа аж ξч ĐșυĐČá„Ï†Đ”Ï†Đ”Đ¶áŒ„ ĐœŐ«Î¶ĐŸÖ€ Ő­Ń…Î±Ń†Đ”Ïˆ λΞĐșлοз Ï€Ő§ŐŠĐŸŃĐœá‹žÖ€ŃŽŃ‚ ŃˆĐžŃŃ€Ő«ĐŽŃ€ Ï‡áŠ©Ő°Ő§ ኻĐșрДп áŠĐżŃ€ĐŸÖ‚ пላĐșፌтющу. Đ„ĐžŃĐžĐœ Őš ĐČኁ ŃˆáŠ„ŐŹĐž ŐŻÏ…ŃĐ»ŃƒĐ»áŠ á‹. 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La signora Doit ĂȘtre jeune et belle, et si l’actrice est laide, Veuillez bien l’excuser. — Or, il arrivera Que les deux cavaliers, grands teneurs de rancune, Vont ferrailler d’abord. — N’en ayez peur aucune ; Nous savons nous tuer, personne n’en mourra. Mais ce que cette affaire amĂšnera de suites, C’est ce que vous saurez, si vous ne sifflez pas. N’allez pas nous jeter surtout de pommes cuites Pour mettre nos rideaux et nos quinquets Ă  bas. Nous avons pour le mieux repeint les galeries. — Surtout considĂ©rez, illustres seigneuries, Comme l’auteur est jeune, et c’est son premier pas. PERSONNAGES L’abbĂ© ANNIBAL DESIDERIO. RAFAEL GARUCI. PALFORIO, hĂŽtelier. Matelots. Valets. Musiciens. Porteurs, etc. LA CAMARGO, danseuse. LÆTITIA, sa camĂ©riste. ROSE. CYDALISE. L’amour est la seule chose ici-bas qui ne veuille d’autre acheteur que lui-mĂȘme. — C’est le trĂ©sor que je veux donner ou enfouir Ă  jamais, tel que ce marchand, qui dĂ©daignant tout l’or du Rialto, et se raillant des rois, jeta sa perle dans la mer, plutĂŽt que de la vendre moins qu’elle ne ScĂšne premiĂšre Le bord de la mer. — Un orage. Un matelot. Au secours ! il se noie ! au secours, monsieur l’hĂŽte ! Palforio. Qu’est-ce ? qu’est-ce ? Le matelot. Qu’est-ce ? qu’est-ce ? Un bateau d’échouĂ© sur la cĂŽte. Palforio. Un bateau, juste ciel ! Dieu l’ait eu sa merci ! C’est celui du seigneur Rafael Garuci. En dehors. Au secours ! Le matelot. Au secours ! Ils sont trois ; on les voit se dĂ©battre. Palforio. Trois ! JĂ©sus ! Courons vite, on nous paiera pour quatre Si nous en tirons un. — Le seigneur Rafael ! Nul n’est plus magnifique et plus grand sous le ciel ! Exeunt. Rafael est apportĂ©, une guitare cassĂ©e Ă  la main. Rafael. Ouf ! — A-t-on pas trouvĂ© lĂ -bas une ou deux femmes Dans la mer ? DeuxiĂšme matelot. Dans la mer ?Oui, seigneur. Rafael. Dans la mer ? Oui, sont deux bonnes Ăąmes. Si vous les retirez, vous me ferez plaisir. Ouf !Il s’évanouit. DeuxiĂšme matelot. Ouf !Sa main se roidit. — Il tremble. — Il va mourir. Entrons-le lĂ  dedans. Ils le portent dans une maison. TroisiĂšme matelot. Entrons-le lĂ  sais-tu qui demeure LĂ  ? Jean. LĂ  ?C’est la Camargo, par ma barbe, ou je meure ! TroisiĂšme matelot. La danseuse ? Jean. La danseuse ? Oui, vraiment, la mĂȘme qui jouait Dans le Palais d’Amour. Palforio, rentrant. Dans le Palais d’ s’il vous plaĂźt, Le seigneur Rafael est-il hors, je vous prie ? TroisiĂšme matelot. Oui, monsieur. Palforio. Oui, mis dans mon hĂŽtellerie. Ce glorieux seigneur ? TroisiĂšme matelot. Ce glorieux seigneur ?Non ; on l’a mis ici. Un valet, sortant de la maison. De la part du seigneur Rafael Garuci, RemercĂźments Ă  tous, et voilĂ  de quoi boire. Matelots. Vive le Garuci ! Palforio. Vive le Garuci !Que Dieu serve sa gloire ! Cet excellent seigneur a-t-il rouvert les yeux, S’il vous plaĂźt ? Un valet. S’il vous plaĂźt ?Grand merci, mon brave homme, il va mieux. HolĂ  ! retirez-vous ! Ma maĂźtresse vous prie De laisser en repos dormir Sa Seigneurie. ScĂšne II Chez la Camargo. RAFAEL, couchĂ© sur une chaise longue ; LA CAMARGO, assise. Camargo. Rafael, avouez que vous ne m’aimez plus. Rafael. Pourquoi ? — d’oĂč vient cela ? — Vous me voyez perclus, SalĂ© comme un hareng ! — Suis-je, de grĂące, un homme À vous faire ma cour ? — Quand nous Ă©tions Ă  Rome, L’an passé  — Camargo. L’an passé  —Rafael, avouez, avouez Que vous ne m’aimez plus. Rafael. Que vous ne m’aimez plus.— Bon ! comme vous avez L’esprit fait ! — Pensez-vous, madame, que j’oublie Vos bontĂ©s ? Camargo. Vos bontĂ©s ?C’est le vrai dĂ©faut de l’Italie, Que ses soleils de juin font l’amour passager. — Quel Ă©tait prĂšs de vous ce visage Ă©tranger, Dans ce yacht ? Rafael. Dans ce yacht ?Dans ce yacht ? Camargo. Dans ce yacht ? Dans ce yacht ?Oui. Rafael. Dans ce yacht ? Dans ce yacht ? je suppose, Laure. — Camargo. Laure. —Non. — Rafael. Laure. —Non. —C’était donc la Cydalise, — ou Rose. Cela vous dĂ©plaĂźt-il ? Camargo. Cela vous dĂ©plaĂźt-il ?Nullement. — La moitiĂ© D’un violent amour, c’est presque une amitiĂ©, N’est-ce pas ? Rafael. N’est-ce pas ?Je ne sais. D’oĂč vous vient cette idĂ©e ? Philosopherons-nous ? Camargo. Philosopherons-nous ?Je ne suis pas fĂąchĂ©e De vous voir. — À propos, je voulais vous prier De me permettre
 — Rafael. De me permettre
 —À vous ? — Quoi ? Camargo. De me permettre
 —À vous ? — Quoi ?De me marier. Rafael. De vous marier ? Camargo. De vous marier ?Oui. Rafael. De vous marier ? de bon ? — Sur mon Ăąme, Vous m’en voyez ravi. Mariez-vous, madame ! Camargo. Vous n’en aurez nulle ombre, et nul dĂ©plaisir ! Rafael. Vous n’en aurez nulle ombre, et nul dĂ©plaisir !Non. Et du nouvel Ă©poux peut-on dire le nom ? Foscoli, je suppose ? Camargo. Foscoli, je suppose ?Oui, Foscoli lui-mĂȘme. Rafael. Parbleu ! j’en suis charmĂ© ; c’est un garçon que j’aime, Bonne lignĂ©e, et qui vous aime fort aussi. Camargo. Et vous me pardonnez de vous quitter ainsi ? Rafael. De grand cƓur ! Écoutez, votre amitiĂ© m’est chĂšre ; Mais parlons franc. Deux ans, c’est un peu long. Qu’y faire ? C’est l’histoire du cƓur. — Tout va si vite en lui ! Tout y meurt, comme un son, tout, exceptĂ© l’ennui ! Moi qui vous dis ceci, que suis-je ? une cervelle Sans fond. — La tĂȘte court, et les pieds aprĂšs elle ; Et, quand viennent les pieds, la tĂȘte au plus souvent Est dĂ©jĂ  lasse, et tourne oĂč la pousse le vent ! Tenez, soyons amis, et plus de jalousie. Mariez-vous. — Qui sait ? s’il nous vient fantaisie De nous reprendre, eh bien, nous nous reprendrons — hein ? Camargo. TrĂšs-bien. Rafael. saint Joseph ! je vous donne la main Pour aller Ă  l’église et monter en carrosse ! Vive l’hymen ! — Ceci, c’est mon prĂ©sent de noce, — Il l’embrasse. Et j’y joindrai ceci pour souvenir de moi. Camargo. Quoi ! votre Ă©ventail ! Rafael. Quoi ! votre Ă©ventail !Oui. N’est-il pas beau, ma foi ? Il est large Ă  peu prĂšs comme un quartier de lune, — Cousu d’or comme un paon, — frais et joyeux comme une Aile de papillon, — incertain et changeant Comme une femme. — Il a des paillettes d’argent Comme Arlequin. — Gardez-le, il vous fera peut-ĂȘtre Penser Ă  moi ; c’est tout le portrait de son maĂźtre. Camargo. Le portrait en effet ! — Ô malĂ©diction ! MisĂšre ! — Oh ! par le ciel, honte et dĂ©rision !
 Homme stupide, as-tu pu te prendre Ă  ce piĂšge Que je t’avais tendu ? — Dis ! Qui suis-je ? — Que fais-je ? — Va, tu parles avec un front mal essuyĂ© De nos baisers d’hier. — Oh ! c’est honte et pitiĂ© ! Va, tu n’es qu’une brute, et tu n’as qu’une joie InsensĂ©e, en pensant que je lĂąche ma proie ! Quand je devrais aller, nu-pieds, t’attendre au coin Des bornes, si cachĂ© que tu sois et si loin, J’irai. — Crains mon amour, Garuc’, il est immense Comme la mer ! — Ma fosse est ouverte ; mais pense Que je viendrai d’abord par le dos t’y pousser. Qui peut lĂ©cher peut mordre, et qui peut embrasser Peut Ă©touffer. — Le front des taureaux en furie, Dans un cirque, n’a pas la cinquiĂšme partie De la force que Dieu met aux mains des mourants. Oh ! je te montrerai si c’est aprĂšs deux ans, Deux ans de grincements de dents et d’insomnie, Qu’une femme pour vous s’est tachĂ©e et honnie, Qu’elle n’a plus au monde, et pour n’en mourir pas, Que vous, que votre col oĂč pendre ses deux bras, Qu’elle porte un amour Ă  fond, comme une lame Torse, qu’on n’îte plus du cƓur sans briser l’ñme ; Si c’est alors qu’on peut la laisser, comme un vieux Soulier qui n’est plus bon Ă  rien. Rafael. Soulier qui n’est plus bon Ă  ! les beaux yeux ! Quand vous vous Ă©chauffez ainsi, comme vous ĂȘtes Jolie ! Camargo. Jolie !Oh ! laissez-moi, monsieur, ou je me jette Le front contre ce mur ! — Rafael, l’attirant. Le front contre ce mur ! —La, la, modĂ©rez-vous. Ce mur vous ferait mal ; ce fauteuil est plus doux. Ne pleurez donc pas tant. — Ce que j’ai dit, mon ange, AprĂšs votre demande, Ă©tait-il donc Ă©trange ? Je croyais vous complaire en vous parlant ainsi. Mais — je n’en pensais pas une parole. — Camargo. Mais — je n’en pensais pas une parole. —Oh ! si ! Si ! vous parliez franc. Rafael. Si ! vous parliez L’avez-vous bien pu croire ? Vous me faisiez, un conte, et j’ai fait une histoire ! Calmez-vous. — Je vous aime autant qu’au premier jour, Ma belle ! — mon bijou ! — mon seul bien ! — mon amour ! Camargo. Mon Dieu ! pardonnez-lui, s’il me trompe ! Rafael. Mon Dieu ! pardonnez-lui, s’il me trompe !Cruelle ! Doutez-vous de ma flamme en vous voyant si belle ?Il tourne la glace. Dis, l’amour, qui t’a fait l’Ɠil si noir, ayant fait Le reste de ton corps d’une goutte de lait ? Parbleu ! quand ce corps-lĂ  de sa prison s’échappe, Gageons qu’il passerait par l’anneau d’or du pape ? Camargo. Allez voir s’il ne vient personne. Rafael, Ă  part. Allez voir s’il ne vient ! quel ennui ! Camargo, seule un moment, le regardant s’éloigner. — Cela ne se peut pas. — Je suis trompĂ©e ! Et lui Se rit de moi. Son pas, son regard, sa parole, Tout me le dit. — Malheur ! Oh ! je suis une folle ! Rafael, revenant. Tout se tait au dedans comme au dehors. — Ma foi, Vous avez un jardin superbe. Camargo. Vous avez un jardin ; J’attends de votre amour une marque certaine. Rafael. On vous la donnera. Camargo. On vous la soir je pars pour Vienne ; M’y suivrez-vous ? Rafael. M’y suivrez-vous ?Ce soir ! — Était-ce pour cela Qu’il fallait regarder si l’on venait ? Camargo. Qu’il fallait regarder si l’on venait ? HolĂ  ! LĂŠtitia ! Lafleur ! Pascariel ! LĂŠtitia, entrant. LĂŠtitia ! Lafleur Pascariel !Madame ! Camargo. Demandez des chevaux pour ce soir. Exit LĂŠtitia. Rafael. Demandez des chevaux pour ce mon Ăąme, Vous avez des vapeurs, madame, assurĂ©ment. Camargo. Me suivrez-vous ? Rafael. Me suivrez-vous ? Ce soir ! Ă  Vienne ? — Non, vraiment, Je ne puis. Camargo. Je ne donc, Garuci. Je vous laisse. — Je pars seule. — Soyez plus heureux en maĂźtresse. Rafael. En maĂźtresse ? heureux moi ? — Ma parole d’honneur. Je n’en ai jamais eu. Camargo, hors d’elle. Je n’en ai jamais donc ? Rafael. Je n’en ai jamais donc ?Mon cƓur, Ne recommencez pas Ă  vous fĂącher. Camargo. Ne recommencez pas Ă  vous celle De tantĂŽt ? Quels Ă©taient ces gens ? — Que faisait-elle, Cette femme ? — J’ai vu ! — Voudrais-tu t’en cacher ? Quelque fille, Ă  coup sur. — J’irai lui cravacher La figure ! — Rafael. La figure ! —Ah ! tout beau, ma belle Bradamante. Tout Ă  l’heure, voyez, vous Ă©tiez si charmante ! Camargo. Tout Ă  l’heure j’étais insensĂ©e ; — Ă  prĂ©sent Je suis sage ! Rafael. Je suis sage !Eh ! mon Dieu, l’on vous fĂąche en faisant Vos plaisirs ! — J’étais lĂ , prĂšs de vous. — Vous me dites D’aller lĂ  regarder si l’on vient. — Je vous quitte, Je reviens. — Vous partez pour Vienne Par la croix De JĂ©sus ! qui saurait comment faire ? Camargo. De JĂ©sus ! qui saurait comment faire ?Autrefois, Montrant son lit. Quand je te disais Va ! » c’était Ă  cette place ! Tu t’y couchais sans moi. — Tu m’appelais par grĂące ! — Moi, je ne venais pas. — Toi, tu priais. — Alors J’approchais lentement, — et tes bras Ă©taient forts Pour me faire tomber sur ton cƓur ! — Mes caprices Étaient suivis alors, — et tous Ă©taient justices. Tu ne te plaignais pas ; c’était toi qui pleurais ! Toi qui devenais pĂąle, et toi qui me nommais Ton inhumaine ! — Alors Ă©tais-je ta maĂźtresse ? Rafael, se jetant sur le lit. Mon inhumaine ! allons ! ma reine ! ma dĂ©esse ! Je vous attends, voyons ! Les champs-clos sont rompus ! M’osez-vous tenir tĂȘte ? Camargo, dans ses bras. M’osez-vous tenir tĂȘte ?Ah ! tu ne m’aimes plus ! ScĂšne III Devant la maison de la Camargo. L’abbĂ© ANNIBAL DESIDERIO, descendant de sa chaise ; Musiciens, porteurs. L’abbĂ©. HolĂ  ! dites, marauds, — est-ce pas lĂ  que loge La Camargo ? Un porteur. La Camargo ?Seigneur, c’est lĂ . — Proche l’horloge Saint-Vincent, tout devant ; ces rideaux que voici, C’est sa chambre Ă  coucher. L’abbĂ©. C’est sa chambre Ă  pour toi, merci. Parbleu ! cette soirĂ©e est propice, et je pense Que mes lieux pourraient bien avoir leur rĂ©compense. Lu lune ne va pas larder Ă  se lever ; La chose au premier coup peut ici s’achever. TĂȘtebleu ! c’est le moins qu’un homme de ma sorte Ne s’aille pas morfondre Ă  garder une porte ; Je ne suis pas des gens qu’on laisse s’enrouer. — Or, vous autres coquins, qu’allez-vous nous jouer ? — Piano, signor basson, — amoroso ! la dame Est une oreille fine ! — Il faudrait Ă  ma flamme Quelque mi bĂ©mol, — hein ? Je m’en vais me cacher Sous ce contrevent-lĂ  ; c’est sa chambre Ă  coucher, N’est-ce pas ? Un porteur. N’est-ce pas ?Oui, seigneur. L’abbĂ©. N’est-ce pas ? Oui, ne puis trop vous dire D’aller bien lentement. — C’est un cruel martyre Que le mien ! TĂȘtebleu ! je me suis ruinĂ© Presque Ă  moitiĂ©, le tout pour avoir trop donnĂ© À mes divinitĂ©s de soupers et d’aubades. Musiciens. Andantino, seigneur ! Musique. L’abbĂ©. Andantino, seigneur !Tous ces airs-lĂ  sont fades. Chantez tout bonnement Belle Philis, » ou bien Ma ClimĂšne. » Musiciens. Ma ClimĂšne. »Allegro, seigneur ! Musique. L’abbĂ©. Ma ClimĂšne. »Allegro, seigneur !Je ne vois rien À cette fenĂȘtre. — Hum !La musique continue. À cette fenĂȘtre. — Hum !Point. — c’est une barbare. — Rien ne bouge. — Allons, toi, donne-moi ta guitare. Il prend une guitare. Fi donc ! pouah !Il en prend une autre. Fi donc ! pouah !Hum ! je vais chanter, moi. — Ces marauds Se sont donnĂ©, je crois, le mot pour chanter faux. Il chante. Pour tant de peine et tant d’émoi
 Hum ! mi, mi, la. Pour tant de peine et tant d’émoi
 Hum ! mi, mi, mi. — Bon. Pour tant de peine et tant d’émoi OĂč vous m’avez jetĂ©, ClimĂšne, Ne me soyez point inhumaine, Et, s’il se peut, secourez-moi,Pour tant de peine. Hum ! mi, mi, mi. — ! rien ne remue ! Va-t-elle me laisser faire le pied de grue ? TĂȘtebleu ! nous verrons ! Il chante. De tant de peine, mon amour
 Rafael, sortant de la maison, s’arrĂȘte sur le pas de la porte. TĂȘtebleu ! nous verrons !Ah ! ah ! monsieur l’abbĂ© Desiderio ! — Parbleu ! vous ĂȘtes mal tombĂ©. L’abbĂ©. Mal tombĂ©, monsieur ! — Mais pas si mal. Je vous chasse Peut-ĂȘtre ? Rafael. Peut-ĂȘtre ?Point du tout ; je vous laisse la place. Sur ma parole, elle est bonne Ă  prendre, et, de plus, Toute chaude. L’abbĂ©. Toute monsieur, pour faire abus Des oreilles d’un homme, il ne faut pas une heure — Il ne faut qu’un mot. Rafael. Il ne faut qu’un ? j’aurais cru, que je meure, Les vĂŽtres sur ce point moins promptes, aux façons Dont les miennes d’abord avaient pris vos chansons. L’abbĂ©. TĂȘte et ventre ! monsieur, faut-il qu’on vous les coupe ? Rafael. La, tout beau, sire ! Il faut d’abord, moi, que je soupe. Je ne me suis jamais battu sans y voir clair, Ni couchĂ© sans souper. L’abbĂ©. Ni couchĂ© sans souper. Pour quelqu’un du bel air, Vous sentez le mauvais soupeur, mon gentilhomme. Le touchant. Ce vieux surtout mouillĂ© ! Qu’est-ce donc qu’on vous nomme ? Rafael. On me nomme seigneur Vide-bourse, casseur De pots ; c’est, en anglais, blockhead, maĂźtre tueur D’abbĂ©s. — Pour le seigneur Garuci, c’est son pĂšre Le plus communĂ©ment qui couche avec ma mĂšre. L’abbĂ©. S’il y couche demain, il court, je lui prĂ©dis, Risque d’avoir pour femme une mĂšre sans fils. Votre logis ? Rafael. Votre logis ?HĂŽtel du Dauphin bleu. La porte À droite, au petit Parc. L’abbĂ©. À droite, au petit armes ? Rafael. À droite, au petit armes ?Peu m’importe ; Fer ou plomb, balle ou pointe. L’abbĂ©. Fer ou plomb, balle ou votre heure ? Rafael. Fer ou plomb, balle ou votre heure ?Midi. L’abbĂ© le salue et retourne Ă  sa chaise. Ce petit abbĂ©-lĂ  m’a l’air bien dĂ©gourdi. Parbleu ! c’est un bon diable ; il faut que je l’invite À souper. — HĂ© ! monsieur, n’allez donc pas si vite ! L’abbĂ©. Qu’est-ce, monsieur ? Rafael. Qu’est-ce, monsieur ?Vos gens s’ensauvent comme si La fiĂšvre Ă  leurs talons les emportait d’ici. Demeurez, pour l’amour de Dieu, que je vous pose Un problĂšme d’algĂšbre. — Est-ce pas une chose VĂ©ritable, et que voit quiconque a l’esprit sain, Que la table est au lit ce qu’est la poire au vin ? De plus, deux, gens de bien, Ă  s’aller mettre en face Sans s’ĂȘtre jamais vus, ont plus mauvaise grĂące, AssurĂ©ment, que, quand il pleut, une catin À descendre de fiacre en souliers de satin. Donc, si vous m’en croyez, nous souperons ensemble ; Nous nous connaĂźtrons mieux pour demain. Que t’en semble, AbbĂ© ? L’abbĂ©. AbbĂ© ? Parbleu ! marquis, je le veux, et j’y vais. Il sort de sa chaise. Rafael. VoilĂ  les musiciens qui sont dĂ©jĂ  trouvĂ©s ; Et pour la table, — holĂ  ! Palforio ! l’auberge !Frappant. Cette porte est plus rude Ă  forcer qu’une vierge. Palforio ! manant, tripier, sac Ă  boyaux ! Vous verrez qu’à cette heure ils dorment, les bourreaux ! Il jette une pierre dans la vitre. Palforio, Ă  la fenĂȘtre. Quel est le bon plaisir de Votre Courtoisie ? Rafael. Fais-nous faire Ă  souper. Certes, l’heure est choisie Pour nous laisser ainsi casser tous tes carreaux ! DĂ©pĂȘche, sac Ă  vin ! — Pardieu ! si j’étais gros Comme un muid, comme toi, je dirais qu’on me porte, En guise d’écriteau, sur le pas de ma porte ; On saurait oĂč me prendre au moins. Palforio. On saurait oĂč me prendre au TrĂšs-excellent seigneur. Rafael. TrĂšs-excellent dĂ©mĂšne-toi. Vite, va mettre en l’air ta marmitonnerie. Donne-nous ton meilleur vin et ta plus jolie Servante ; embroche tout tes oisons, tes poulets, Tes veaux, tes chiens, tes chats, ta femme et tes valets ! — Toi, l’abbĂ©, passe donc ; en joie ! et pour nous battre AprĂšs nous taperons, vive Dieu ! comme quatre. ScĂšne IV La loge de la Camargo. — On la chausse. Camargo. Il ira. — Laissez-moi seule, et ne manquez pas Qu’on me vienne avertir quand ce sera mon pas. — C’est la rĂšgle, ĂŽ mon cƓur ! — Il est sĂ»r qu’une femme Met dans une Ăąme aimĂ©e une part de son Ăąme. Sinon, d’oĂč pourrait-elle et pourquoi concevoir La soif d’y revenir et l’horreur d’en dĂ©choir ? Au contraire, un cƓur d’homme est comme une marĂ©e Fuyarde des endroits qui l’ont mieux attirĂ©e. Voyez qu’en tout lien, l’amour Ă  l’un grandit Et par le temps empire, Ă  l’autre refroidit. L’un, ainsi qu’un cheval qu’on pique Ă  la poitrine, En insensĂ© toujours contre la javeline Avance et se la pousse au cƓur jusqu’à mourir. L’autre, dĂšs que ses flancs commencent Ă  s’ouvrir, Qu’il sent le froid du fer, et l’aride morsure Aller chercher le cƓur au fond de la blessure, Il prend la fuite en lĂąche, et se sauve d’aimer. — Ah ! que puissent mes yeux quelque part allumer Une plaie Ă  la mienne en misĂšre semblable, Et je serai plus dure et plus inexorable Qu’un pauvre pour son chien, aprĂšs qu’un jour entier Il a dit Pour l’amour de Dieu ! » sans un denier. — Suis-je pas belle encor ? — Pour trois nuits mal dormies, Ma joue est-elle creuse, ou mes lĂšvres blĂȘmies ? Vrai Dieu ! ne suis-je plus la Camargo ? — Sait-on, Sous mon rouge, d’ailleurs, si je suis pĂąle ou non ? Va, je suis belle encor ! — C’est ton amour, perfide Garuci, que dĂ©jĂ  le temps efface et ride, Non mon visages — Un nain contrefait et boiteux, Voulant jouer PhƓbus, lui ressemblerait mieux, Qu’aux façons d’une amour fidĂšle et bien gardĂ©e, L’allure d’une amour dĂ©faillante et fardĂ©e. Ah ! c’est de ce matin que ton cƓur m’est connu, Car en le dĂ©guisant tu me l’as mis Ă  nu. Certes, c’est un loisir magnifique et commode Que la paisible ardeur d’une intrigue Ă  la mode ! — Qu’est-ce alors ? — C’est un flot qui nous berce rĂȘvant ! C’est l’ombre qui s’enfuit d’une fumĂ©e au vent ! Mais que l’ombre devienne un spectre, et que les ondes S’enfoncent sous les pieds, vivantes et profondes, Le mal aimant recule, et le bon reste seul. Oh ! que dans sa douleur ainsi qu’en un linceul Il se couche Ă  cette heure et dorme ! La pensĂ©e D’un homme est de plaisirs et d’oublis traversĂ©e Une femme ne vit et ne meurt que d’amour ; Elle songe une annĂ©e Ă  quoi lui pense un jour ! LĂŠtitia, entrant. Madame, on vous attend Ă  la troisiĂšme scĂšne. Camargo. Est-ce la Monanteuil, ce soir, qui fait la reine ? LĂŠtitia. Oui, madame, et monsieur de Monanteuil, Sylvain. Camargo. Fais porter cette lettre Ă  l’hĂŽtel du Dauphin. ScĂšne V Une salle Ă  manger trĂšs-riche. GARUCI, Ă  table avec l’abbĂ© ANNIBAL, musiciens. Rafael. Oui, mon abbĂ©, voilĂ  comme, une aprĂšs-dĂźnĂ©e, Je vis, pris, et vainquis la Camargo, l’annĂ©e Dix-sept cent soixante-un de la nativitĂ© De Notre-Seigneur. L’abbĂ©. De Notre-Seigneur.— Triste ! oh ! triste, en vĂ©ritĂ© ! — Rafael. Triste, abbĂ© ? — Vous avez le vin triste ? — Italie, Voyez-vous, Ă  mon sens, c’est la rime Ă  folie. Quant Ă  mĂ©lancolie, elle sent trop les trous Aux bas, le quatriĂšme Ă©tage, et les vieux sous. On dit qu’elle a des gens qui se noient pour elle. — Moi, je la noie. Il boit. L’abbĂ©. — Moi, je la quand vous eĂ»tes cette belle Camargo, vous l’aimiez fort ? Rafael. Camargo, vous l’aimiez fort ?Oh ! trĂšs-fort ! — et puis, À vous dire le vrai, je m’y suis trĂšs-bien pris. Contre un doublon d’argent un cƓur de fer s’émousse. Ce fut, le premier mois, l’amitiĂ© la plus douce Qui se puisse inventer. Je m’en allais la voir, Comme ça, tout au saut du lit, — ou bien le soir AprĂšs le spectacle. — Oh ! c’était une folie Dans ce temps-lĂ  ! — Pauvre ange ! — Elle Ă©tait bien jolie ! Si bien qu’aprĂšs un mois je cessai d’y venir. Elle de remuer terre et ciel, — moi de fuir. — Pourtant je fus trouvĂ© — reproches, pleurs, injure, Le reste Ă  l’avenant. — On me nomma parjure, C’est le moins. — Je rompis tout net. — Bon. — Cependant Nous nous allions fuyant et l’un l’autre oubliant. — Un beau soir, je ne sais comment se fit l’affaire, La lune se levait cette nuit-lĂ  si claire, Le vent Ă©tait si doux, l’air de Rome est si pur ! — C’était un petit bois qui cĂŽtoyait un mur, Un petit sentier vert, — je le pris, — et, Jean comme Devant, je m’en allai l’éveiller dans son somme. L’abbĂ©. Et vous l’avez reprise ? Rafael, cassant son verre. Et vous l’avez reprise ?Aussi vrai que voilĂ  Un verre de cassĂ©. — Mon amour s’en alla BientĂŽt. — Que voulez-vous ? moi, j’ai donnĂ© ma vie À ce dieu fainĂ©ant qu’on nomme fantaisie. C’est lui qui, triste ou fou, de face ou de profil, Comme un polichinel me traĂźne au bout d’un fil ; Lui qui tient les cordons de ma bourse et la guide De mon cheval ; jaloux, badaud, constant, perfide. En chasse au point du jour dimanche, et vendredi ClouĂ© sur l’oreiller jusque et passĂ© midi. Ainsi je vais en tout, — plus vain que la fumĂ©e De ma pipe, — accrochant tous les pavĂ©s. — L’annĂ©e DerniĂšre, j’étais fou de chiens d’abord, et puis De femmes. — Maintenant, ma foi, je ne le suis De rien. — J’en ai bien vu, des petites princesses ! La premiĂšre surtout m’a mangĂ© de caresses ; Elle m’a tant baisĂ©, pommadĂ©, ballotĂ© ! C’est fini, voyez-vous — celle-lĂ  m’a gĂątĂ©. Quant Ă  la Camargo, vous la pouvez bien prendre Si le cƓur vous en dit ; mais je me veux voir pendre PlutĂŽt que si ma main de sa nuque approchait. L’abbĂ©. Triste ! Rafael. Triste !Encor triste, abbĂ© ? Aux ! Encor triste, abbĂ© ?HĂ© ! messieurs de l’archet, En ut ! Ă©gayez donc un peu Sa Courtoisie. Musique. Ma foi, voilĂ  deux airs trĂšs-beaux. Il parle en se promenant, pendant que l’orchestre joue piano. Ma foi, voilĂ  deux airs poĂ©sie, Voyez-vous, c’est bien. — Mais la musique, c’est mieux. Pardieu ! voilĂ  deux airs qui sont dĂ©licieux ; La langue sans gosier n’est rien. — Voyez le Dante Son SĂ©raphin dorĂ© ne parle pas, — il chante ! C’est la musique, moi, qui m’a fait croire en Dieu. — Hardi, ferme, poussez, — crescendo !Hardi, ferme, poussez, — crescendo !Mais, parbleu ! L’abbĂ© s’est endormi. — Le voilĂ  sous la table. C’est vrai qu’il a le vin mĂ©lancolique en diable. Ô doux, ĂŽ doux sommeil ! ĂŽ baume des esprits ! Reste sur lui, sommeil ! Dormir quand on est gris, C’est, aprĂšs le souper, le premier bien du monde. Palforio, entrant. Une lettre, seigneur. Rafael, aprĂšs avoir lu. Une lettre, le ciel la confonde ! Dites que je n’irai certes pas. — Attendez ! Si, — c’est cela, — parbleu ! — je — non — si fait, restez. Dites que l’on m’attend. Exit Palforio. Dites que l’on m’ l’abbĂ© ! — Sur mon Ăąme, Il ronfle en enragĂ©. L’abbĂ©. Il ronfle en madame ; Est-ce que je dormais ? Rafael. Est-ce que je dormais ?Eh ! voulez-vous avoir La Camargo, l’ami ? L’abbĂ©, se levant. La Camargo, l’ami ?TĂȘte et ventre ! ce soir ? Rafael. Ce soir mĂȘme. — Écoutez bien — elle doit m’attendre Avant minuit. — Il est onze heures, — il faut prendre Mon habit. — L’abbĂ© se dĂ©boutonne. Mon habit. —Me donner le vĂŽtre. L’abbĂ© ĂŽte son manteau. Mon habit. —Me donner le irez À la petite porte, et lĂ  vous tousserez Deux fois ; toussez un peu. L’abbĂ©. Deux fois ; toussez un ! hum ! Rafael. Deux fois ; toussez un ! hum !C’est Ă  merveille. Nous sommes Ă  peu prĂšs de stature pareille. Changeons d’habit. — Ils changent. Changeons d’habit. —Parbleu ! cet habit de cafard Me donne l’encolure et l’air d’un escobard. Le marquis Annibal ! l’abbĂ© Garuci ! — Certe, Le tour est des meilleurs. Or donc, la porte ouverte, On vous introduira piano. — Mais n’allez pas Perdre la tĂȘte lĂ . — Prenez-la dans vos bras, Et tout d’abord du poing renversez la chandelle. — L’alcĂŽve est Ă  main droite en entrant. — Pour la belle, Elle ne dira mot ; ne rĂ©ponds rien. — L’abbĂ©. Elle ne dira mot ; ne rĂ©ponds rien. —J’y vais. Marquis, c’est Ă  la vie, Ă  la mort. — Si jamais Ma maĂźtresse te plaĂźt, Ă  tel jour, Ă  telle heure Que ce soit, Ă©cris-moi trois mots, et que je meure Si tu ne l’as le soir ! Il sort. Rafael lui crie par la fenĂȘtre. Si tu ne l’as le soir ! L’abbĂ©, si vous voulez Qu’on vous prenne pour moi tout Ă  fait, embrassez La servante en entrant. — HolĂ  ! marauds, qu’on dise À quelqu’un de m’aller chercher la Cydalise ! ScĂšne VI Chez la Camargo. Camargo, entrant. DĂ©chausse-moi. — J’étouffe ! — A-t-on mis mon billet ? LĂŠtitia. Oui, madame. Camargo. Oui, qu’a-t-on rĂ©pondu ? LĂŠtitia. Oui, qu’a-t-on rĂ©pondu ?Qu’il viendrait. Camargo. Était-il seul ? LĂŠtitia. Était-il seul ?Avec un abbĂ©. — Camargo. Était-il seul ? Avec un abbĂ©. —Qui se nomme ?
 LĂŠtitia. Je ne sais pas. — Un gros, joufflu, court, petit homme. Camargo. LĂŠtitia ! LĂŠtitia. LĂŠtitia !Madame ? Camargo. LĂŠtitia ! Madame ?Approchez un peu. — J’ai Depuis le mois dernier bien pĂąli, bien changĂ©, N’est-ce pas ? Je fais peur. — Je ne suis pas coiffĂ©e ; Et vous me serrez tant, je suis tout Ă©touffĂ©e. LĂŠtitia. Madame a le plus beau teint du monde ce soir. Camargo. Vous croyez ? — Relevez ce rideau. — Viens t’asseoir PrĂšs de moi. — Penses-tu, toi, que, pour une femme, C’est un malheur d’aimer, — dans le fond de ton Ăąme ? LĂŠtitia. Un malheur, quand on est riche ! L’abbĂ©, dans la rue. Un malheur, quand on est riche !Hum ! Camargo. Un malheur, quand on est riche ! Hum !N’entends-tu pas Qu’on a toussĂ© ? — Pourtant ce n’était point son pas. LĂŠtitia. Madame, c’est sa voix. — Je vais ouvrir la porte. Camargo. Versez-moi ce flacon sur l’épaule. La Camargo reste un moment seule, en silence. LĂŠtitia rentre, accompagnĂ©e de l’abbĂ© sous le manteau du Garuci, puis se retire aussitĂŽt. Le coin du manteau accroche en passant la lampe et la se jetant Ă  son cou. Versez-moi ce flacon sur l’ ! La Camargo est assise ; elle se lĂšve et va Ă  son alcĂŽve. L’abbĂ© la suit dans l’obscuritĂ©. Elle se retourne et lui tend la main ; il la Versez-moi ce flacon sur l’ !Main-forte ! Au secours ! ce n’est pas lui ! Tous deux restent immobiles un Au secours ! ce n’est pas lui !Madame, en pensant
 — Camargo. Au guet ! — Mais quel est donc cet homme ? L’abbĂ©, lui mettant son mouchoir sur la bouche. Au guet ! — Mais quel est donc cet homme ?Ah ! tĂȘte et sang ! Ma belle dame, un mot. — Je vous tiens, quoi qu’on fasse. Criez si vous voulez ; mais il faut qu’on en passe Par mes volontĂ©s. Camargo, Ă©touffant. Par mes ! L’abbĂ©. Par mes !Écoute ! si tu veux Que nous passions une heure Ă  nous prendre aux cheveux, À ton grĂ©, je le veux aussi ; mais je te jure Que tu n’y peux gagner beaucoup, — et sois bien sĂ»re Que tu n’y perdras rien. — Madame, au nom du ciel, Vous allez vous blesser. — Si mon regret mortel De vous offenser, si — Camargo, arrache la boucle de sa ceinture et l’en frappe au visage. De vous offenser, si —Tu n’es qu’un misĂ©rable Assassin ! — Au secours ! L’abbĂ©. Assassin ! — Au secours !Soyez donc raisonnable, Madame ! calmez-vous. — Voulez-vous que vos gens Fassent jaser le peuple ou venir les sergents ? Nous sommes seuls, la nuit, — et vous ĂȘtes trompĂ©e Si vous pensez qu’on sort Ă  minuit sans Ă©pĂ©e. Lorsque vous m’aurez fait Ă©ventrer un valet Ou deux, m’en croira-t-on moins heureux, s’il vous plaĂźt ? Et n’en prendra-t-on pas le soupçon lĂ©gitime, Qu’étant si criminel, j’ai commis tout le crime ? Camargo. Et qui donc es-tu, toi qui me parles ainsi ? L’abbĂ©. Ma foi, je n’en sais rien. — J’étais le Garuci Tout Ă  l’heure, Ă  prĂ©sent
 — Camargo, le menant Ă  l’endroit de la fenĂȘtre oĂč donne la lune. Tout Ă  l’heure, Ă  prĂ©sent
 —Viens ici. — Sur ta vie Et le sang de tes os, rĂ©ponds. — Que signifie Ce chiffre ? L’abbĂ©. Ce chiffre ?Ah ! pardonnez, madame, je suis fou D’amour de vous. — Je suis venu sans savoir oĂč. Ah ! ne me faites pas cette mortelle injure, Que de me croire un cƓur fait Ă  cette imposture. Je n’étais plus moi-mĂȘme, et le ciel m’est tĂ©moin Que de vous mĂ©riter nul n’a pris plus de soin. Camargo. Je te crois volontiers, en effet, la cervelle TroublĂ©e. — Et cette plaque, enfin, d’oĂč te vient-elle ? L’abbĂ©. De lui. Camargo. De ? — L’as-tu donc Ă©gorgĂ© ? L’abbĂ©. De ? — L’as-tu donc Ă©gorgĂ© ? Moi ? non point. Je l’ai laissĂ© trĂšs-vif, une bouteille au poing. Camargo. Quel jeu jouons-nous donc ? L’abbĂ©. Quel jeu jouons-nous donc ?Eh ! madame, lui-mĂȘme Ne pouvait-il pas seul trouver ce stratagĂšme ? Et ne voyez-vous point que lui seul m’a donnĂ© Ce dont je devais voir mon amour couronnĂ© ? Et quel autre que lui m’eĂ»t dit votre demeure ? M’eĂ»t prĂȘtĂ© ses habits ? m’eĂ»t si bien marquĂ© l’heure ? Camargo. Rafael ! Rafael ! le jour que de mon front Mes cheveux sur mes pieds un Ă  un tomberont, Que ma joue et mes mains bleuiront comme celles D’un noyĂ©, que mes yeux laisseront mes prunelles Tomber avec mes pleurs, alors tu penseras Que c’est assez souffert, et tu t’arrĂȘteras ! L’abbĂ©. Mais — Camargo. Mais —Et quel homme encor me met-il Ă  sa place ? De quelle fange est l’eau qu’il me jette Ă  la face ? Viens, toi. — Voyons lequel est Ă©crit dans tes yeux, Du stupide ou du lĂąche, ou si c’est tous les deux. L’abbĂ©. Madame — Camargo. Madame —Je t’ai vu quelque part. L’abbĂ©. Madame —Je t’ai vu quelque le comte Foscoli. Camargo. cela. — Si ce n’était de honte, Ce serait de pitiĂ© qu’à te voir ainsi fait, Comme un bouffon manquĂ©, le cƓur me lĂšverait ! Voyons, qu’avais-tu bu ? dans cette violence, Pour combien est l’ivresse, et combien l’impudence ? Va, je te crois sans peine, et lui seul sĂ»rement Est le joueur ici qui t’a fait l’instrument. Mais Ă©coute. — Ceci vous sera profitable. — Va-t’en le retrouver, s’il est encore Ă  table ; Dis-lui bien ton succĂšs, et que lorsqu’il voudra PrĂȘter Ă  ses amis des filles d’OpĂ©ra
 — L’abbĂ©. D’OpĂ©ra ! — HĂ© parbleu ! vous seriez bien surprise Si vous saviez qu’il soupe avec la Cydalise ! Camargo. Quoi ! Cydalise ! L’abbĂ©. Quoi ! Cydalise !Eh oui ! gageons que l’on entend D’ici les musiciens, s’il fait un peu de vent. Tous deux prĂȘtent l’oreille Ă  la fenĂȘtre. On entend une symphonie lente dans l’éloignement. Camargo. Ciel et terre ! c’est vrai ! L’abbĂ©. Ciel et terre ! c’est vrai !C’est ainsi qu’il oublie AuprĂšs d’elle, qui n’est ni jeune ni jolie, La perle de nos jours ! Ah ! madame, songez Que vos attraits surtout par lĂ  sont outragĂ©s. Songez au temps, Ă  l’heure, Ă  l’insulte, Ă  ma flamme ; Croyez que vos bontĂ©s — Camargo. Croyez que vos bontĂ©s —Cydalise ! L’abbĂ©. Croyez que vos bontĂ©s —Cydalise ! Eh ! madame, Ne daignerez-vous pas baisser vos yeux sur moi ? Si le plus absolu dĂ©vouement
 Camargo. Si le plus absolu dĂ©vouement
LĂšve-toi. As-tu le poignet ferme ? L’abbĂ©. As-tu le poignet ferme ? Hai
 Camargo. As-tu le poignet ferme ? Hai
 Voyons ton Ă©pĂ©e. L’abbĂ©. Madame, en vĂ©ritĂ©, vous vous ĂȘtes coupĂ©e ! Camargo. Eh quoi ! pĂąle avant l’heure, et dĂ©jĂ  faiblissant ? L’abbĂ©. Non pas ; mais, tĂȘtebleu ! voulez-vous donc du sang ? Camargo. AbbĂ©, je veux du sang ! J’en suis plus altĂ©rĂ©e Qu’une corneille au vent d’un cadavre attirĂ©e. Il est lĂ -bas, dis-tu ? — cours-y donc, — coupe-lui La gorge, et tire-le par les pieds jusqu’ici. Tords-lui le cƓur, abbĂ©, de peur qu’il n’en rĂ©chappe. Coupe-le en quatre, et mets les morceaux dans la nappe ; Tu me l’apporteras, et puisse m’écraser La foudre, si tu n’as par blessure un baiser ! Tu tressailles, Romain ? C’est une faute Ă©trange, Si tu te crois ici conduit par ton bon ange ! Le sang te fait-il peur ? Pour t’en faire un manteau De cardinal, il faut la pointe d’un couteau. Me jugeais-tu le cƓur si large, que j’y porte Deux amours Ă  la fois, et que pas un n’en sorte ? C’est une faute encor ; mon cƓur n’est pas si grand, Et le dernier venu ronge l’autre en entrant. L’abbĂ©. Mais, madame, vraiment, c’est
 Est-ce que ?
 Sans doute C’est un assassinat. — Et la justice ? Camargo. C’est un assassinat. — Et la justice ?Écoute. Je t’en supplie Ă  deux genoux. L’abbĂ©. Je t’en supplie Ă  deux je me bats Avec lui demain, moi. Cela ne se peut pas ; Attendez Ă  demain, madame. — Camargo. Attendez Ă  demain, madame. —Et s’il te tue ? — Demain ! Et si j’en meurs ? — Si je suis devenue Folle ? — Si le soleil, se prenant Ă  pĂąlir, De ce sombre horizon ne pouvait pas sortir ? On a vu quelquefois de telles nuits au monde. Demain ! le vais-je attendre Ă  compter par seconde Les heures sur mes doigts, ou sur les battements De mon cƓur, comme un juif qui calcule le temps D’un prĂȘt ? — Demain ensuite, irai-je pour te plaire Jouer Ă  croix ou pile, et mettre ma colĂšre Au bout d’un pistolet qui tremble avec ta main ? Non pas. — Non ! aujourd’hui est Ă  nous, mais demain Est Ă  Dieu ! — L’abbĂ©. Est Ă  Dieu ! —Songez donc
 — Camargo. Est Ă  Dieu ! —Songez donc
 —Annibal, je t’adore ! Embrasse-moi ! Il se jette Ă  son cou. L’abbĂ©. Embrasse-moi !DĂ©mons !! — Camargo. Embrasse-moi ! DĂ©mons !! —Mon cher amour, j’implore Votre protection. — Voyez qu’il se fait tard. — Me refuserez-vous ? — Tiens, tiens, prends ce poignard. Qui te verra passer ? il fait si noir ! L’abbĂ©. Qui te verra passer ? il fait si noir !Qu’il meure, Et vous ĂȘtes Ă  moi ? Camargo. Et vous ĂȘtes Ă  moi ?Cette nuit. L’abbĂ©. Et vous ĂȘtes Ă  moi ? Cette une heure. Ah ! je ne puis marcher. — Mes pieds tremblent. — Je sens Je — je vois — Camargo. Je — je vois —Annibal ! je suis prĂȘte, et j’attends. ScĂšne VII À l’auberge. RAFAEL est assis avec ROSE et CYDALISE. Rafael chante. Trivelin ou Scaramouche, Remplis ton verre Ă  moitiĂ© ; Si tu le bois tout entier, Je dirai que tu te mouches Du pied. Je ne sais pas au fond de quelle pyramide De bouteilles de vin, au cƓur de quel broc vide S’est cachĂ© le dĂ©mon qui doit me griser, mais Je dĂ©sespĂšre encor de le trouver jamais. Cydalise. À toi, mon prince ! Rafael. À toi, mon prince !À toi, buvons Ă  mort, dĂ©esse Ma foi, vive l’amour ! Au diable ma maĂźtresse ! La vie est Ă  descendre un rude grand chemin ; Gai donc, la voyageuse, au coup du pĂšlerin ! Cydalise. Chante, je vais danser. Rafael. Chante, je vais dit. — Ah ! la jolie Jambe ! — Il se couche aux pieds de Rose, et prĂ©lude. Jambe ! —Je suis Hamlet aux genoux d’OphĂ©lie. Mais, reine, ma folie est plus douce, et mes yeux Sous vos longs sourcils noirs invoquent d’autres dieux. Il chante. Si, dans les antres de Gnide, Aux bras de VĂ©nus portĂ©, Le vieux Jupiter, que ride Sa vieille immortalitĂ©, Dans la cĂ©leste furie, Me laissait finir sa vie, Qui jamais ne finira Dieux immortels, que je meure ! J’aimerais mieux un quart d’heure Chez la blanche Lydia. Que j’aime ces beaux seins qui battent la campagne ! Au menuet, danseuse ! — Et vous, du vin d’Espagne !Ă  Rose. Et laissez vos regards avec le vin couler. Dieu merci, ma raison commence Ă  s’en aller ! Cydalise. Tu me laisses danser toute seule ? Rafael. Tu me laisses danser toute seule ?Ma reine, Cela n’est pas bien dit. Il se lĂšve. Cela n’est pas bien table nous gĂȘne. Il la renverse du pied. Palforio, entrant. Seigneur, je ne puis dire autre chose, sinon Que de vous dĂ©ranger je demande pardon ; Mais vous faites un bruit bien fort, et qui fait mettre Autour de ma maison le monde Ă  la fenĂȘtre. Veuillez crier moins haut. Rafael. Veuillez crier moins ! parbleu ! je crierai, MaĂźtre porte-bedaine, autant que je voudrai. HolĂ  ! hĂ© ! hohĂ© ! ho ! Palforio. HolĂ  ! hĂ© ! hohĂ© ! ho !Seigneur, je vous supplie D’observer qu’il est tard. Rafael. D’observer qu’il est paix, vieille truie ! Je suis abbĂ©, d’abord. — Si vous dites un mot, Je vous excommunie. — ArriĂšre, toi, pied-bot ! Il danse en chantant. Monsieur l’abbĂ©, oĂč courez-vous ? Vous allez vous casser le cou. Palforio. Seigneur, si vous criez, j’irai chercher la garde ; J’en demande pardon Ă  Votre Honneur. — Rafael. J’en demande pardon Ă  Votre Honneur. —Prends garde Que mon pied n’aille voir tes chausses. Palforio. Que mon pied n’aille voir tes ! Ă  moi ! Je suis mort ! Rafael. Je suis mort !Ventrebleu ! je suis ici chez toi ; J’y suis pour mon plaisir, et n’en sortirai mie. Palforio. Seigneur, excusez-moi ; c’est mon hĂŽtellerie, Et vous en sortirez. — À la garde ! Rafael, lui jetant une bouteille Ă  la tĂȘte. Et vous en sortirez. — À la garde !Tiens ! Palforio. Et vous en sortirez. — À la garde ! Tiens !Ah ! Il tombe. Cydalise. Vous l’avez tuĂ© ! Rafael. Vous l’avez tuĂ© !Non. Cydalise. Vous l’avez tuĂ© ! fait. Rafael. Vous l’avez tuĂ© ! Rose. Vous l’avez tuĂ© ! fait. Rafael. Vous l’avez tuĂ© ! !Il le secoue. Eh ! Palforio, vieux porc ! Il sait mieux que personne OĂč vont, aprĂšs leur mort, les gredins — Je m’étonne Que Satan ou Pluton, dĂšs la premiĂšre fois, Dans cette nuque chauve aient enfoncĂ© les doigts. Ma foi, bonsoir ; le drĂŽle a soufflĂ© sa chandelle. Adieu, ventre sans tĂȘte. — Il faut partir, ma belle. Les sergents nous feraient payer les pots. — Allons. C’est dur de nous quitter sitĂŽt. — Allons, partons. Je le croyais plus ferme, et que les vieilles Ăąmes Se rouillaient Ă  l’étui comme les vieilles lames. Cydalise. Paix ! on vient. Voix. Paix ! on guet ! Rafael. Paix ! on guet !Hein ? Je crois que les bourreaux Sont gens, Dieu me pardonne, Ă  quĂ©rir les prĂ©vĂŽts. Ne les attendons pas, mon ange. — Cette issue SecrĂšte nous conduit, par la petite rue, À mon hĂŽtel. Voix. À mon lĂ . Cydalise. À mon Dieu ! si l’on entrait ! Rafael. Allons, le mantelet, le loup et le bonnet ; Par ici, par ici ; bonsoir, mes Cydalises. Cydalise. Bonsoir, mon prince. Un sergent, entrant. Bonsoir, mon ! en voilĂ  deux de prises. Cydalise. Mon prince, sauvez-vous ! Le sergent. Mon prince, sauvez-vous !Qu’on le retienne ! Rafael. Mon prince, sauvez-vous Qu’on le retienne !!Il pleut Un peu, mais c’est Ă©gal. — Ma foi, sauve qui peut ! Il saute par la fenĂȘtre. Un soldat. Sergent, nous n’avons rien. — Votre homme est passĂ© maĂźtre Dans le saut pĂ©rilleux. — Il a pris la fenĂȘtre. Le sergent. Oh ! oh ! tenez-le bien ! — Que vois-je ? L’hĂŽtelier Est mort. Courez tous vite, et sus le meurtrier ! ScĂšne VIII Une rue au bord de la mer. RAFAEL descend le long d’un treillis ; ANNIBAL passe dans le fond. Rafael. Peste soit des barreaux ! HĂ© ! rendez-moi ma veste, Mon camarade ! OĂč donc vous sauvez-vous si preste ? Eh bien, et vos amours — que font-ils ? L’abbĂ©. Eh bien, et vos amours — que font-ils ?Le voilĂ  ! Rafael. On me poursuit, mon cher. — Je vous dirai cela ! Mais rendez-moi l’habit. L’abbĂ©. Mais rendez-moi l’ crie. — On vous appelle ! TĂȘtebleu ! qu’est-ce donc ? Rafael. TĂȘtebleu ! qu’est-ce donc ?Bon ! une bagatelle. Je crois que j’ai tuĂ© quelqu’un lĂ -bas. L’abbĂ©. Je crois que j’ai tuĂ© quelqu’un ? Rafael. Je vous dirai cela ; mais l’habit seulement. L’abbĂ©. L’habit ? non de par Dieu ! je ne veux pas du vĂŽtre. Les sergents me prendraient pour vous. Rafael. Les sergents me prendraient pour bon apĂŽtre ! Plusieurs gens traversent le théùtre. Attendez. — Donnez-moi ce manteau. — Bon. — Je vais Dire Ă  ces gredins-lĂ  deux petits mots. L’abbĂ©. Dire Ă  ces gredins-lĂ  deux petits Je n’oserai tuer cet homme. Il s’assoit sur une pierre. Le sergent. Je n’oserai tuer cet ! je cherche Le seigneur Rafael. Rafael. Le seigneur moins qu’il ne se perche Sur quelque cheminĂ©e en maniĂšre d’oiseau, Qu’il n’entre dans la terre, ou qu’il ne saute Ă  l’eau, Vous l’aurez Ă  coup sĂ»r. Le connaissez-vous ? Le sergent. Vous l’aurez Ă  coup sĂ»r. Le connaissez-vous ?Certe. J’ai son signalement. — C’est une plume verte Avec des bas orange. Rafael. Avec des bas vĂ©ritĂ© ! — Parbleu ! Vous n’aurez point de peine, et vous jouez beau jeu. Combien vous donne-t-on ? Le sergent. Combien vous donne-t-on ?Hai
 Rafael. Combien vous donne-t-on ? Hai
Trouvez-vous qu’en somme, Votre prĂ©vĂŽt vous ait assez payĂ© votre homme ? Le bon sire est-il doux ou dur sur les Ă©cus ? Le sergent. Mais il n’en mourrait pas pour donner un peu plus. Mais je n’y pense pas. — Le ventre Ă  la besogne, Et non le dos. — Mieux vaut la hart que la vergogne. Et puis, l’homme pendu, nous avons le pourpoint. Rafael. Sans compter les revers, s’il met l’épĂ©e au poing. Le sergent. J’ai de bons pistolets. Rafael. J’ai de bons — Et puis ? Le sergent. J’ai de bons — Et puis ?Ma canne De sergent. Rafael. De — Et puis ? Le sergent. De — Et puis ?Ce poignard de Toscane. Rafael. TrĂšs-excellent. — Et puis ? Le sergent. TrĂšs-excellent. — Et puis ?J’ai cette Ă©pĂ©e. Rafael. TrĂšs-excellent. — Et puis ? J’ai cette puis ? Le sergent. Et puis ! je n’ai plus rien. Rafael, le rossant. Et puis ! je n’ai plus voilĂ  pour tes cris, Et pour tes pistolets. Le sergent. Et pour tes ! aĂŻe ! Rafael. Et pour tes ! aĂŻe !Et pour ta canne, Et pour ton fin poignard en acier de Toscane. Le sergent. AĂŻe ! aĂŻe ! je suis mort ! Rafael. AĂŻe ! aĂŻe ! je suis mort !Le seigneur Garuci Est sans doute au logis — On y va par ici. Il le chasse. C’est du don Juan, ceci. Revenant. C’est du don Juan, dis-tu du bonhomme ? Sauvons-nous maintenant. — Moi, je retourne Ă  Rome. L’abbĂ© va Ă  lui, et lui met son poignard dans la gorge. Êtes-vous fou l’abbĂ© ? — L’abbĂ© ! Il tombe. Êtes-vous fou l’abbĂ© ? — L’abbĂ© !Je n’y suis pas. Ah ! malĂ©diction ! Mais tu me le paieras !Il veut se relever. Mon coup de grĂące, abbĂ© ! Je suffoque ! Ah ! misĂšre ! Mon coup, mon dernier coup, mon cher abbĂ©. La terre Se roule autour de moi ; — miserere ! — Le ciel Tourne. Ah ! chien d’abbĂ©, va ! par le PĂšre Éternel !
 Qu’attends-tu donc lĂ , toi, fantĂŽme, qui demeures Avec ces yeux ouverts ? L’abbĂ©. Avec ces yeux ouverts ?Moi ? j’attends que tu meures. Rafael. Damnation ! Tu vas me laisser lĂ  crever Comme un paĂŻen, gredin, et ne pas m’achever ! Je ne te ferai rien ; viens m’achever. — Un verre D’eau, pour l’amour de Dieu ! — Tu diras Ă  ma mĂšre Que je donne mes biens Ă  mon bouffon Pippo. Il meurt. L’abbĂ©. Va, ta mort est ma vie, insensĂ© ! Ton tombeau Est le lit nuptial oĂč va ma fiancĂ©e S’étendre sous le dais de cette nuit glacĂ©e ! Maintenant le hibou tourne autour des falots ; L’esturgeon monstrueux soulĂšve de son dos Le manteau bleu des mers, et regarde en silence Passer l’astre des nuits sur leur miroir immense ; La sorciĂšre, accroupie et murmurant tout bas Des paroles de sang, lave pour les sabbats La jeune fille nue ; HĂ©cate aux trois visages Froisse sa robe blanche aux joncs des marĂ©cages. Écoutez. — L’heure sonne ! et par elle est comptĂ© Chaque pas que le temps fait vers l’éternitĂ©. Va dormir dans la mer, cendre ! et que ta mĂ©moire S’enfonce avec ta vie au cƓur de cette eau noire ! Il jette le cadavre dans la mer. Vous, nuages, crevez ! essuyez ce chemin Que le pied, sans glisser, puisse y passer demain. ScĂšne IX Chez la Camargo. La Camargo est Ă  son clavecin, en silence ; on entend frapper Ă  petits coups. Camargo. Entrez. L’abbĂ© entre. Il lui prĂ©sente son poignard. La Camargo le considĂšre quelque temps, puis se lĂšve. souffert beaucoup ? L’abbĂ©. souffert beaucoup ?Bon ! c’est l’affaire D’un moment. Camargo. D’un dit ? L’abbĂ©. D’un dit ?Il a dit que la terre Tournait. Camargo. ! rien de plus ? L’abbĂ©. ! rien de plus ?Ah ! qu’il donnait son bien À son bouffon Pippo. Camargo. À son bouffon ! rien de plus ? L’abbĂ©. À son bouffon ! rien de plus ?Non, rien. Camargo. Il porte au petit doigt un diamant. De grĂące, Allez me le chercher. L’abbĂ©. Allez me le ne le puis. Camargo. Allez me le ne le place OĂč vous l’avez laissĂ© n’est pas si loin. L’abbĂ©. OĂč vous l’avez laissĂ© n’est pas si mais Je ne le puis. Camargo. Je ne le tout ce que je promets, Je le tiens. L’abbĂ©. Je le ce soir. Camargo. Je le ce ? L’abbĂ©. Je le ce ?Mais
 — Camargo. Je le ce ? Mais
 —MisĂ©rable ! Tu ne l’as pas tuĂ©. L’abbĂ©. Tu ne l’as pas ! que le ciel m’accable Si je ne l’ai pas fait, madame, en vĂ©ritĂ© ! Camargo. En ce cas, pourquoi non ? L’abbĂ©. En ce cas, pourquoi non ?Ma foi, je l’ai jetĂ© Dans la mer. Camargo. Dans la ! ce soir, dans la mer ? L’abbĂ©. Dans la ! ce soir, dans la mer ?Oui, madame. Camargo. Alors, c’est un malheur pour vous ; — car, sur mon Ăąme, Je voulais cet anneau. L’abbĂ©. Je voulais cet vous me l’aviez dit, Au moins
 Camargo. Au moins
Et sur quoi donc t’en croirai-je, maudit ? Sur quel honneur vas-tu me jurer ? Sur laquelle De tes deux mains de sang ? OĂč la marque en est-elle ? La chose n’est pas sĂ»re, et tu te peux vanter. — Il fallait lui couper la main, et l’apporter. L’abbĂ©. Madame, il faisait nuit
 la mer Ă©tait prochaine
 Je l’ai jetĂ© dedans. Camargo. Je l’ai jetĂ© n’en suis pas certaine. L’abbĂ©. Mais, madame, ce fer est chaud, et saigne encor. Camargo. Ni le sang ni le feu ne sont rares. L’abbĂ©. Ni le sang ni le feu ne sont corps N’est pas si loin, madame ; il se peut qu’on se charge
 Camargo. La nuit est trop Ă©paisse, et l’OcĂ©an trop large. L’abbĂ©. Mais je suis pĂąle, moi, tenez. Camargo. Mais je suis pĂąle, moi, cher abbĂ©, L’étais-je pas ce soir, quand j’ai jouĂ© ThisbĂ© Dans l’opĂ©ra ? L’abbĂ©. Dans l’opĂ©ra ?Madame, au nom du ciel ! Camargo. Dans l’opĂ©ra ? Madame, au nom du ciel !Peut-ĂȘtre Qu’en y regardant bien vous l’aurez. — Ma fenĂȘtre Donne sur la mer. Elle sort. L’abbĂ©. Donne sur la — elle est partie, ĂŽ Dieu ! J’ai tuĂ© mon ami, j’ai mĂ©ritĂ© le feu, J’ai tachĂ© mon pourpoint, et l’on me congĂ©die. C’est la moralitĂ© de cette comĂ©die. Je reviens chez nous Il a neigĂ© Ă  Port-au-Prince Il pleut encore Ă  Chamonix On traverse Ă  guĂ© la Garonne Le ciel est plein bleu Ă  Paris Ami l'hiver est Ă  l'envers Ne t'en retourne pas dehors Le monde est en chamaille On gĂšle au Sud on sue au Nord. Fais du feu dans la cheminĂ©e Je reviens chez nous S'il fait du soleil Ă  Paris Il en fait partout La Seine a repris ses vingt berges MalgrĂ© les lourdes giboulĂ©es Si j'ai du frimas sur les lĂšvres C'est que je veille Ă  ses cĂŽtĂ©s Mami, j'ai le cƓur Ă  l'envers Le temps ravive le cerfeuil Et je ne veux pas ĂȘtre seule Quand l'hiver tournera de l'Ɠil. Fais du feu dans la cheminĂ©e Je reviens chez nous S'il fait du soleil Ă  Paris Il en fait partout Je rapporte avec mes bagages Un goĂ»t qui m'Ă©tait Ă©tranger MoitiĂ© domptĂ©, moitiĂ© sauvage C'est l'amour de mon potager Fais du feu dans la cheminĂ©e Je reviens chez nous S'il fait du soleil Ă  Paris Il en fait partout La la la, la la la la laaaaaaa Je reviens chez nous 1Bien que le rĂ©cit Le Silence de la mer soit une nouvelle Ă  l’origine, il est nĂ©anmoins riche de théùtralitĂ©. Vercors n’a jamais cachĂ© son intention de resserrer l’histoire autour d’une unitĂ© d’action rigoureuse, et de respecter une unitĂ© de lieu propice au confinement des personnages. Chaque soir durant plus de six mois, l’officier allemand Werner von Ebrennac affronte le silence obstinĂ© d’un oncle et de sa niĂšce dans un sombre huis-clos. Si dans la nouvelle de 1941, le narrateur fait mention de la chambre Ă  l’étage destinĂ©e Ă  accueillir Werner ainsi que de la cuisine le lendemain de l’arrivĂ©e de cet ennemi, en revanche l’adaptation théùtrale concentre l’ensemble sur la salle de sĂ©jour fortement théùtralisĂ©e. 2Au premier abord, la bibliothĂšque n’a pas une place matĂ©rielle plus prĂ©pondĂ©rante que les autres objets de cette piĂšce principale. Progressivement dans la nouvelle, le lecteur visualise dans l’espace les quelques meubles que le narrateur dĂ©cide de lui prĂ©senter dans l’ordre suivant l’harmonium, le lustre, la cheminĂ©e – foyer Ă  la fois de lumiĂšre et de chaleur -, le fauteuil vide sur lequel Werner ne s’assoira jamais, l’ange au-dessus de la fenĂȘtre et enfin la bibliothĂšque. NommĂ©s, ces meubles et accessoires sont donc prĂ©sence concrĂšte ; ils ont un statut scriptural et une existence scĂ©nique, visibles d’ailleurs dĂšs le lever du rideau dans l’adaptation théùtrale. Ils ne sont donc pas Ă  nĂ©gliger comme simples Ă©lĂ©ments d’un dĂ©cor qui se veut rĂ©aliste. Leur prĂ©sence muette est dĂ©jĂ  signifiante en soi. La vision dĂ©finitive de la salle restera donc partielle, le narrateur ayant rĂ©solument optĂ© pour ce qu’Anne Ubersfeld appelle la dramaturgie de l’aire du jeu vide Anne Ubersfeld, 1996. 3La bibliothĂšque est donc le dernier objet Ă  apparaĂźtre textuellement dans le rĂ©cit de 1941. Elle surgit bien tardivement dans le dĂ©roulement chronologique depuis plusieurs semaines dĂ©jĂ , Werner von Ebrennac rend visite Ă  ses hĂŽtes en tenue civile chaque soir au coin du feu. Le rituel s’est installĂ© entre les trois personnages. Cette ultime attente, venant clore la description finale de la salle, renforce ainsi la fonction primordiale de cette bibliothĂšque qui ne peut ĂȘtre qualifiĂ©e uniquement d’ accessoire » - terme pris dans son sens lexical et comme antonyme d’ essentiel » - ; elle accĂšde bien au statut d’ objet théùtral ». 4Cette bibliothĂšque devient visible et le lecteur comprend rĂ©trospectivement que les monologues antĂ©rieurs de Werner se dĂ©roulaient en prĂ©sence silencieuse de ce meuble dĂ©positaire de la culture. Le lecteur prend subitement conscience que cet objet Ă©tait en scĂšne depuis la premiĂšre entrĂ©e dans cette maison campagnarde et qu’il planait sur les trois personnages de ce drame. Dans l’adaptation théùtrale, la bibliothĂšque est physiquement lĂ  dĂšs le lever du rideau et elle est dĂ©crite dans la premiĂšre didascalie comme imposante et incontournable dans l’espace car Tout un mur est recouvert par une bibliothĂšque de rayonnages » Vercors, 1949 7. Pourtant, le spectateur finit par l’oublier quelque peu, parce qu’elle fait partie des meubles » comme dit l’expression. Il la perçoit confusĂ©ment au milieu des autres meubles ; cet objet pourtant essentiel se fond dans l’ensemble du dĂ©cor jusqu’à ce qu’il devienne Ă©lĂ©ment du discours d’un personnage dans le quatriĂšme tableau. Son Ă©vocation tardive offre alors un regain d’intĂ©rĂȘt et le dynamise dans l’espace par l’attention accrue que le lecteur/spectateur va dĂ©sormais lui porter. 5Cette bibliothĂšque n’est pas spĂ©cifiquement dĂ©crite dans la nouvelle. Le lecteur ne saura jamais prĂ©cisĂ©ment si, par exemple, le bois de ce meuble est prĂ©cieux et si son architecture possĂšde une valeur esthĂ©tique. Il apprend nĂ©anmoins par la bouche de Werner que cette salle de sĂ©jour n’est pas une piĂšce de musĂ©e » Vercors, réédition 1951 28 et que voyant les meubles on ne dit pas voilĂ  des merveilles » Vercors, rééd. 1951 28. La narration renvoie en effet, non au rĂ©el de cet objet dans sa globalitĂ©, mais Ă  l’une de ses parties les rayons », synecdoques de la bibliothĂšque. La valeur ne rĂ©side donc pas dans son caractĂšre matĂ©riel. Cette bibliothĂšque est surtout un lieu sacrĂ© et ĂŽ combien fascinant oĂč sont dĂ©posĂ©s des livres, eux-mĂȘmes matĂ©rialisĂ©s par leurs seules reliures tout au long du rĂ©cit. La valeur de l’ensemble bibliothĂšque + livres » est ailleurs. 6Dans cet univers théùtralisĂ©, l’éclairage joue un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant. Ces rayons, qui ont l’extrĂȘme privilĂšge de porter ces livres, sont mis en exergue par la lumiĂšre la premiĂšre fois que Werner en parle. Et, Ă  la seconde et derniĂšre mention de cette bibliothĂšque, les rayons sont plongĂ©s dans l’ombre le regard de Werner sembla trouver refuge sur les rayons les plus sombres », Vercors, rééd. 1951 47. Cette gradation est hautement symbolique dans la mesure oĂč Werner a entre-temps perdu toutes ses belles illusions sur les projets rĂ©els de son pays. Lui qui croyait naĂŻvement que l’Allemagne avait envahi la France pour unir spirituellement les deux pays, apprend lors de son voyage Ă  Paris qu’elle Ɠuvre pour la dĂ©truire complĂštement. La bibliothĂšque objet et sujet 7Cette bibliothĂšque n’est pas d’abord objet dans la narration, puis sujet dans la bouche d’un des personnages ; au contraire, c’est en devenant centrale dans le discours de Werner que le lecteur/spectateur la situe dans l’espace, parce qu’elle devient alors source de mĂ©ditation. 8Les rayons ne sont pas Ă©clairĂ©s par la lumiĂšre du lustre, mais par celle du feu qui crĂ©pite dans la cheminĂ©e du salon - OĂč est la diffĂ©rence entre un feu de chez moi et celui-ci ? Bien sĂ»r le bois, la flamme, la cheminĂ©e se ressemblent. Mais non la lumiĂšre. Celle-ci dĂ©pend des objets qu’elle Ă©claire, - des habitants de ce fumoir, des meubles, des murs, des livres sur les rayons
 »Vercors, rééd. 1951 28 9Le lien que Werner Ă©tablit constamment entre le feu de la cheminĂ©e et la bibliothĂšque n’est en rien anodin. Dans toute l’Ɠuvre, ce feu reprĂ©sente en effet symboliquement l’esprit, la pensĂ©e subtile et poĂ©tique » Vercors, rééd. 1951 24. Il est la mĂ©taphore de la pensĂ©e et il Ă©claire prĂ©cisĂ©ment la bibliothĂšque pourvue de chefs d’Ɠuvre de la littĂ©rature Il Ă©tait devant les rayons de la bibliothĂšque. Ses doigts suivaient les reliures d’une caresse lĂ©gĂšre. - 
Balzac, BarrĂšs, Baudelaire, Beaumarchais, Boileau, Buffon
Chateaubriand, Corneille, Descartes, FĂ©nelon, Flaubert
La Fontaine, France, Gautier, Hugo
Quel appel ! » dit-il avec un rire lĂ©ger et hochant la tĂȘte. Et je n’en suis qu’à la lettre H !
Ni MoliĂšre, ni Rabelais, ni Racine, ni Pascal, ni Stendhal, ni Voltaire, ni Montaigne, ni tous les autres !
 » Il continuait de glisser lentement le long des livres, et de temps en temps il laissait Ă©chapper un imperceptible Ha ! », quand, je suppose, il lisait un nom auquel il ne songeait pas. Les Anglais, reprit-il, on pense aussitĂŽt Shakespeare. Les Italiens Dante. L’Espagne CervantĂšs. Et nous, tout de suite Goethe. AprĂšs, il faut chercher. Mais si on dit et la France ? Alors, qui surgit Ă  l’instant ? MoliĂšre ? Racine ? Hugo ? Voltaire ? Rabelais ? ou quel autre ? Ils se pressent, ils sont comme une foule Ă  l’entrĂ©e d’un théùtre, on ne sait pas qui faire entrer d’abord » Vercors, rééd. 1951 28 10Les livres prennent leur sens par un contenu qui n’a besoin d’aucune explication. Les noms d’auteurs portent en eux leur richesse spirituelle. Les plus grands noms d’écrivains français se bousculent dans le discours de Werner sans que la liste n’en soit Ă©puisĂ©e. Ils incarnent parfaitement l’image que Werner se fait du pays, alors que pour l’Allemagne c’est la musique qui est emblĂ©matique, comme il le conclut juste aprĂšs sa longue tirade sur la littĂ©rature. Ces paroles tĂ©moignent de la sensibilitĂ© de Werner, esthĂšte dĂ©licat qui compose de la musique. Il ne cesse d’afficher la passion qu’il Ă©prouve pour une France caractĂ©risĂ©e par le raffinement spirituel. D’innombrables Ă©crivains font la gloire et la richesse d’une incomparable littĂ©rature française sise sur ces humbles rayonnages, que Werner parcourt avidement des yeux et effleure de sa main avec Ă©motion. Ce patrimoine littĂ©raire inestimable incarne la grandeur de la France et, implicitement, celle de ses possesseurs. Le silence que l’oncle et la niĂšce opposent invariablement Ă  leur ennemi est une attitude que Werner aurait aimĂ© rencontrer partout dans le pays, car il est symbole de hauteur digne ; et, cette piĂšce [qui] a une Ăąme » Vercors, rééd. 1951 28 se prĂ©sente tel un microcosme de cette France respectable qu’il admire et exalte. A ce stade du rĂ©cit, Werner espĂšre l’union des deux pays, il rĂȘve d’une alliance consentie entre l’incarnation de la supĂ©rioritĂ© littĂ©raire de la France et celle du gĂ©nie musical allemand ; donc implicitement d’un mariage entre la niĂšce, symbole d’une France digne, et lui-mĂȘme, symbole de sa nation. 11Quand Werner Ă©numĂšre les noms d’écrivains français prĂ©sents sur les premiĂšres de couvertures des livres agencĂ©s dans la bibliothĂšque, il devient metteur en scĂšne de cette foule Ă  l’entrĂ©e du théùtre » ; et ces Ă©crivains deviennent acteurs Ă  part entiĂšre dans l’avenir radieux que Werner imagine. La niĂšce, elle, ne peut demeurer simple spectatrice de ce scĂ©nario. Elle doit participer pleinement de cette osmose future et Werner le lui fait comprendre en racontant l’histoire de La Belle et la BĂȘte. La Belle a le pouvoir de transformer cette BĂȘte en acceptant son amour et en le lui rendant. Mais ce conte pour enfants, qui aurait pu siĂ©ger dans la bibliothĂšque de la niĂšce, ne restera qu’à l’état de virtualitĂ©. Il tĂ©moigne surtout de l’aveuglement de l’officier allemand. 12Werner concentre son attention sur cette bibliothĂšque une derniĂšre fois aprĂšs son voyage Ă  Paris au cours duquel il dĂ©couvre enfin les vĂ©ritables desseins des nazis. Les deux uniques rĂ©fĂ©rences Ă  cette bibliothĂšque symbolique sont donc placĂ©es Ă  deux endroits stratĂ©giques de la nouvelle et forment un diptyque efficace. Cette ultime mise en relief de l’objet a lieu lors de la derniĂšre entrevue avec ses hĂŽtes. Ses amis, retrouvĂ©s Ă  Paris, lui dessillent les yeux Ils m’ont tout expliquĂ©, oh ! ils ne m’ont rien laissĂ© ignorer. Ils flattent vos Ă©crivains, mais en mĂȘme temps, en Belgique, en Hollande, dans tous les pays qu’occupent nos troupes, ils font dĂ©jĂ  le barrage. Aucun livre français ne peut plus passer, - sauf les publications techniques, manuels de dioptrique ou formulaires de cĂ©mentation
 Mais les ouvrages de culture gĂ©nĂ©rale, aucun. Rien ! Son regard passa par-dessus ma tĂȘte, volant et se cognant aux coins de la piĂšce comme un oiseau de nuit Ă©garĂ©. Enfin il sembla trouver refuge sur les rayons les plus sombres, - ceux oĂč s’alignent Racine, Ronsard, Rousseau. Ses yeux restĂšrent accrochĂ©s lĂ  et sa voix reprit, avec une violence gĂ©missante - Rien, rien, personne ! » Et comme si nous n’avions pas compris encore, pas mesurĂ© l’énormitĂ© de la menace Pas seulement vos modernes ! Pas seulement vos PĂ©guy, vos Proust, vos Bergson
Mais tous les autres ! Tous ceux-lĂ  ! Tous ! Tous ! Tous ! » Son regard encore une fois balaya les reliures doucement luisant dans la pĂ©nombre, comme pour une caresse dĂ©sespĂ©rĂ©e. - Ils Ă©teindront la flamme tout Ă  fait ! cria-t-il. L’Europe ne sera plus Ă©clairĂ©e par cette lumiĂšre ! » Vercors, rééd. 1951 47 13Le feu de la cheminĂ©e n’éclaire plus comme la premiĂšre fois cette bibliothĂšque, lieu du passĂ© prestigieux de la France. Le feu, mĂ©taphore de la pensĂ©e, a disparu, car c’est justement ce que l’Allemagne nazie veut dĂ©truire. A cet instant, les liens tissĂ©s entre le feu et les livres de la bibliothĂšque rappellent les autodafĂ©s nazis. 14Le fĂ©tichisme de Werner pour cet objet, dĂ©celable au toucher sensuel qu’il lui imprime, est douloureux et dĂ©sespĂ©rĂ©, parce qu’il saisit avec horreur que cette bibliothĂšque si riche spirituellement et si bien fournie est devenue hors-la-loi. Son existence matĂ©rielle est menacĂ©e, les nazis s’ingĂ©niant Ă  anĂ©antir l’ñme de la France incarnĂ©e par ces livres. En ces temps d’oppression, les Ă©crivains actuels n’ont plus le droit de s’exprimer librement, ils n’ont plus droit de citĂ© dans les bibliothĂšques tant publiques que privĂ©es. Cela va plus loin encore faire disparaĂźtre aussi les livres des siĂšcles passĂ©s, c’est couper le lien toujours vivace entre l’hĂ©ritage intellectuel des ancĂȘtres et l’époque contemporaine. Faire table rase du passĂ©, c’est vouloir plonger les gĂ©nĂ©rations futures dans l’obscurantisme ; c’est briser la conscience de se battre pour les IdĂ©aux que les livres vĂ©hiculent. 15Alors que la premiĂšre Ă©vocation de la bibliothĂšque du Silence de la mer projetait donc la culture dans une lumiĂšre brillante, la seconde plonge celle-ci inexorablement dans une nuit que le nazisme entend rendre Ă©ternelle. Ce lieu de mĂ©moire passe ainsi de lux » Ă  nox », dans un sens totalement inverse aux deux poĂšmes qui ouvrent et ferment Les ChĂątiments, recueil poĂ©tique que Victor Hugo Ă©crivit de son exil contre NapolĂ©on III. De la bibliothĂšque imaginaire Ă  la bibliothĂšque rĂ©elle 16Cette bibliothĂšque imaginaire implantĂ©e dans le tissu textuel dĂ©borde le cadre de la fiction pour renvoyer Ă  la situation de la littĂ©rature sous l’Occupation conscientes de l’enjeu stratĂ©gique de la mise sous tutelle des Ă©ditions françaises, les autoritĂ©s allemandes mettent des livres Ă  l’index pour museler les Ă©crivains. La Propaganda-Staffel promulgua des listes d’interdictions de livres. La plus connue, la liste Otto, censura des ouvrages anti-allemands, les Ɠuvres d’écrivains juifs ; puis, en juillet 1941, les rĂ©impressions et les nouvelles publications des ouvrages anglais et amĂ©ricains, ainsi qu’une liste de la littĂ©rature indĂ©sirable » en mars 1942 FouchĂ©, 1987. 17La pression s’exerça Ă©galement dans sa dimension la plus matĂ©rielle les Allemands rĂ©partirent le papier, dont la distribution ne cessa de diminuer entre 1941 et 1944, entre les Ă©diteurs, en rĂ©compensant ceux qui voulaient bien se plier aux nouvelles exigences. Cette autocensure, consentie par un trĂšs grand nombre de maisons d’édition, condamnait ainsi la libertĂ© de pensĂ©e. 18Pour les Ă©crivains restĂ©s en France qui refusaient de publier par le biais de ces Ă©ditions sous contrĂŽle allemand s’offrirent alors deux solutions opposer Ă  l’Occupant un silence digne mais frustrant quand certains acceptaient ces conditions ; ou, pour rester libres, choisir l’écriture de la clandestinitĂ©. Jean Bruller, opta d’abord pour un silence de refus et abandonna son grand Ɠuvre graphique La Danse des Vivants qu’il publiait depuis 1932 sous forme de RelevĂ©s Trimestriels. Mais bientĂŽt, l’occasion lui fut donnĂ©e de participer Ă  La PensĂ©e libre, d’obĂ©dience communiste. Cette revue clandestine pĂ©riclita malheureusement, parce que dĂ©couverte par la Gestapo. C’est la raison pour laquelle Jean Bruller fonda avec son mentor Pierre de Lescure Les Editions de Minuit dont le premier volume, Le Silence de la mer, connut un immense succĂšs. 19Dans Le Silence de la mer, la bibliothĂšque glisse dans la nuit sous le regard dĂ©sabusĂ© de Werner von Ebrennac. Celui-ci se soumet au destin tragique que son pays dessine pour la France. Bien que connaissant dĂ©sormais le sort funeste de cette nation, il ne se rĂ©volte pas contre ce projet, destructeur d’une civilisation. Il trouve le chemin de son devoir dans la soumission Ă  ses maĂźtres, dans la mort pour ses maĂźtres, dont il a pourtant mesurĂ© la forfaiture » Vercors, 1948. Or, dans la réédition du Silence de la mer, Vercors ajoute une phrase pour condamner explicitement cette attitude. L’oncle commente en effet le dĂ©part de Werner en le blĂąmant Ainsi il se soumet. VoilĂ  donc ce qu’ils savent faire. Ils se soumettent tous. MĂȘme cet homme-lĂ  » Vercors, rééd. 1951 50. 20Les reliures des livres opprimĂ©s brillent cependant doucement 
 dans la pĂ©nombre ». Les nazis souhaitent certes les faire disparaĂźtre, il n’empĂȘche que des femmes et des hommes courageux ont dĂ©cidĂ©, malgrĂ© les risques encourus, de faire entendre leurs voix dissidentes et d’entrer en lutte contre l’oppresseur. Les Editions de Minuit, aventure collective tĂ©mĂ©raire mise en place par Jean Bruller et son ami Pierre de Lescure, est destinĂ©e Ă  prĂ©server la grandeur de l’esprit français et d’assurer le rayonnement spirituel de la France » DebĂ»-Bridel, 1945 dans le monde entier. Si des livres sont interdits de bibliothĂšques sous l’Occupation, ils passeront par la voie clandestine. Les volumes des Editions de Minuit permettent ainsi d’élever la parole vĂ©ridique des intellectuels rĂ©sistants contre le dire mensonger des occupants allemands et du rĂ©gime de Vichy. Ce projet idĂ©ologique perpĂ©tue l’hĂ©ritage que les Ă©crivains du passĂ© leur ont transmis. Ce legs fondamental permet de nouer des liens entre leur propre expĂ©rience et celles d’époques antĂ©rieures. Il permet de s’écrier avec Victor Hugo, poĂšte des ChĂątiments 1853 France ! Ă  l’heure oĂč tu te prosternes, Le pied d’un tyran sur le front, La voix sortira des cavernes ; Les enchaĂźnĂ©s tressailleront 21La publication clandestine du Silence de la mer, suivie de 26 autres ouvrages aux Editions de Minuit entre 1942 et 1944, est l’emblĂšme d’une part de la passation triomphante entre les gĂ©nĂ©rations d’écrivains et, d’autre part, d’une pensĂ©e toujours aussi combative. Elle se veut un formidable contrepoint Ă  la dĂ©cision finale de Werner von Ebrennac elle ne se soumet pas. Elle illustre le cri de rĂ©volte de Jean Bruller-Vercors dans cette nuit de l’oppression pour que la flamme spirituelle continue de briller, en guise d’hommage aux intellectuels qui se sont pareillement battus. Le livre Le Silence de la mer est donc une mise en abyme dans le rĂ©el de la problĂ©matique inscrite dans son rĂ©cit imaginaire. La bibliothĂšque du Silence de la mer dessine le projet ambitieux que les Editions de Minuit suivent pour se diriger de nox » Ă  lux ». Ils Ă©teindront [peut-ĂȘtre] la flamme Ă  tout jamais », comme le certifie Werner, mais il est du devoir des intellectuels de rĂ©sister avec leurs propres armes et par leurs propres moyens, quelle que soit l’issue dans ce conflit oĂč deux visions du monde et de l’Homme s’affrontent. 22Dans l’adaptation théùtrale du Silence de la mer, Vercors ajoute une scĂšne finale l’oncle s’exprime par le biais d’une Ɠuvre d’Anatole France qu’il possĂšde. Il place en effet en Ă©vidence devant Werner, prĂȘt Ă  quitter dĂ©finitivement l’habitation, un livre ouvert Ă  cette page Il est beau pour un soldat de dĂ©sobĂ©ir Ă  des ordres criminels 23Cette invitation ouverte Ă  la rĂ©volte sera sans effet sur Werner, car DĂ©sobĂ©ir est impossible » Vercors, 1949. Mais ce livre sorti de leur bibliothĂšque prouve que l’oncle ne s’abreuve pas uniquement de mots. Ces mots imprimĂ©s sur une feuille de papier peuvent conduire aux actes. La bibliothĂšque de Vercors 24La bibliothĂšque du Silence de la mer ne sort pas de l’imagination de Vercors, elle n’a pas Ă©tĂ© inventĂ©e ex nihilo pour ce rĂ©cit de 1941. Elle est bien rĂ©elle, car elle appartenait Ă  notre Ă©crivain. Vercors puise effectivement son inspiration dans son propre vĂ©cu. Il choisit pour cadre de ce drame sa propre maison Ă  Villiers-sur-Morin qui servira de lieu de tournage pour le film de Jean-Pierre Melville. Ainsi le dĂ©cor est l’exacte rĂ©plique de sa demeure. Le lecteur apprend que la grange attenante Ă  la maison sert d’atelier Ă  l’oncle. Or, dans La Bataille du Silence, Vercors insiste souvent sur son goĂ»t pour le travail du bois qui l’a conduit Ă  construire plusieurs meubles, un clapier et mĂȘme son bateau Paludes. C’est d’ailleurs, ne l’oublions pas, ce talent qui lui a permis de gagner modestement sa vie entre l’automne 1940 et l’étĂ© 1941 en devenant menuisier dans son village. De mĂȘme, l’officier devait au prĂ©alable habiter non dans cette maison, mais dans le chĂąteau du village qui se situe un peu plus haut sur le coteau » et qui existe bel et bien. L’intĂ©rieur est Ă©galement un sosie du rĂ©el. La maison de l’oncle est donc comme le lieu fixe du théùtre oĂč vont se tendre les ressorts de la tragĂ©die. Le cadre rĂ©el de cette nouvelle est tellement reconnaissable que Jean Bruller refuse de rĂ©vĂ©ler l’identitĂ© du mystĂ©rieux Vercors, mĂȘme et surtout Ă  ses proches. 25L’importance de la bibliothĂšque dans son rĂ©cit est un hommage appuyĂ© aux pĂšres spirituels qui le guident dans ses actes aux heures les plus sombres de l’Histoire. Vercors leur rend l’honneur qui leur revient. Mais s’il est fĂ©ru des auteurs classiques, c’est en partie grĂące Ă  son pĂšre Louis Bruller. Et d’un rĂ©cit Ă  l’autre, l’objet-bibliothĂšque circule. En 1943, Vercors publie aux Editions de Minuit clandestines sa deuxiĂšme nouvelle, La Marche Ă  l’Etoile, rĂ©cit Ă©logieux de l’odyssĂ©e que son pĂšre entreprit en quittant sa Hongrie natale pour parvenir en France, synonyme pour lui de terre de justice et de libertĂ©. Jeune homme, celui-ci Ă©prouva une passion tenace », un amour dĂ©vorant » pour cette France radieuse, gĂ©nĂ©reuse, intelligente, et juste » Vercors, 1943, rééd. 2002 qu’il dĂ©couvrit par le biais de ses lectures Hugo, Alexandre Dumas, Balzac, EugĂšne Sue, Ă©crivains que le jeune garçon sacralise. La littĂ©rature française est non seulement l’expression du gĂ©nie de la nation, mais elle est aussi celle de l’ñme d’un peuple. Et lorsqu’il parvint sur le Pont des Arts Ă  Paris, la rĂ©alitĂ© rejoignit l’idĂ©al qu’il s’était forgĂ©. Louis Bruller s’intĂ©gra rapidement Ă  la sociĂ©tĂ© française et crĂ©a Ă  trente ans sa propre maison d’édition qui publia des feuilletons dominicaux diffusĂ©s surtout en province, dans les campagnes, dont les auteurs avaient Ă©tĂ© cĂ©dĂ©s Ă  cet effet Ă  prix rĂ©duit Balzac, Hugo, EugĂšne Sue, mais aussi Paul FĂ©val ou Jean de La Hire. Ou encore cette Histoire populaire de la France » Vercors, 1989. La Marche Ă  L’Etoile est l’hommage d’un fils, lui-mĂȘme devenu en ces temps d’Occupation un Ă©diteur clandestin dans le but de sauver la culture et l’esprit français, si chers Ă  Louis Bruller. 26Les Editions de Minuit permirent de se constituer une bibliothĂšque subversive passĂ©e de l’ombre Ă  la lumiĂšre Ă  la LibĂ©ration et Le Silence de la mer, qui contribua, parmi d’autres livres interdits des rayonnages officiels, Ă  la victoire de la pensĂ©e libre d’un joug intolĂ©rable, put et peut encore fiĂšrement trĂŽner aux cĂŽtĂ©s des Ă©crivains français, Ă  la lettre V. La littĂ©rature clandestine offrit donc un lien entre le passĂ© et le prĂ©sent en s’inscrivant dans une tradition qu’elle honora par ses actes de rĂ©sistance. A son tour, elle pourrait dans l’avenir servir d’exemple si l’Histoire malheureusement se rĂ©pĂ©tait, et faire des Ă©mules prĂȘts Ă  repartir au combat.

fait du feu dans la cheminée paroles