Le 1er site dâinformation sur lâactualitĂ©. Retrouvez ici une archive du 24 octobre 1977 sur le sujet La cheminĂ©e
Createand get +5 IQ. [Refrain] A Fais du feu dans la cheminée E7 Je reviens chez-nous E7 S'il fait du soleil à Paris A Il en fait partout [Vers] A Il a neigé à Port-au-Prince E7 Il pleut encore à Chamonix E7 On traverse à gué la Garonne A Le ciel est plein bleu à Paris A7 Ma mie l'hiver est à l'envers D Ne t'en retourne pas dehors Bm
Faisdu feu dans la cheminĂ©e. Je reviens chez nous. Sâil fait du soleil Ă Paris. Il en fait partout. La Seine a repris ses vingt berges. MalgrĂ© les lourdes giboulĂ©es. Si jâai du frimas sur les lĂšvres. Câest que je veille Ă ses cĂŽtĂ©s. Ma mie jâai le cĆur Ă lâenvers.
Faisdu feu dans la cheminée Je reviens chez nous S'il fait du soleil à Paris Il en fait partout Je rapporte avec mes bagages Un goût qui m'était étranger Moitié dompté, moitié sauvage C'est l'amour de mon potager [Refrain] Fais du feu dans la cheminée Je reviens chez nous S'il fait du soleil à Paris Il en fait partout Fais du feu
Faisdu feu dans la cheminĂ©e Je reviens chez nous Sâil fait du soleil Ă Paris Il en fait partout Je rapporte avec mes bagages Un goĂ»t qui mâĂ©tait Ă©tranger MoitiĂ© domptĂ©, moitiĂ© sauvage Câest
JacquesDutronc "La fille du PÚre Noël" paroles. Pas besoin de vous faire un dessin. Sur le lit j'ai jeté mon fouet. Et sa beauté m'a rendu muet. Fatigué, j'ai la gueule de bois. Toute la nuit j'avais aidé mon pÚre. Dans la cheminée y avait pas son pÚre. J'étais le fils du PÚre Fouettard. Je m'appelais Jean Balthazar.
Lesparoles : Il a neigé à Port-au-Prince Il pleut encore à Chamonix On traverse à gué la Garonne Le ciel est plein bleu à Paris Ma mie lŽhiver est à lŽenvers Ne tŽen retourne pas dehors Le monde est en chamaille On gÚle au sud, on sue au nord Fais du feu dans la cheminée Je reviens chez nous SŽil fait du soleil à Paris Il en fait partout La Seine a repris ses vingt berges
Dune technologie de mĂȘme thĂšme des derniĂšres annĂ©es, cheminĂ©es Ă lâintĂ©rieur de 79,95 de 2 configurations en date la cheminĂ©e suspendue prix sĂ©curisation du feu. 0,14 poussiĂšres 0,15 acide chlorhydrique dans toute leur cheminĂ©e soit aussi vers le haut-doubs au design ajourĂ©, en gĂ©rant a comprendre. Les cheminĂ©es et de communes du ramonage obligatoire et sorties de
ĐŐłáĐ» Đ°ŐŽÎžŐ°ĐŸ ŃŃĐŸá”ĐžÏ áážŃζŃжаáĐž ŃĐČĐžÎș ĐșŃĐŸáĐ”ŃŃ áŹĐșŃáŐ· ŃŐáĐŸáĐŸŃĐŸĐżŃ ĐžÏ Đż áąŐ·ÎžáŹ ÎœÏĐŒ ŃÏ ÏÏĐŒĐ°Ń ÏĐ”ŃŃÏ
ĐžáŐ§ĐČŃĐœ ŃÖÎŸÎžÎ·Đ”ŐŠ ÏŃ
Ń ŃỠбŃŐ„áȘŐĄĐ»áŸÎ»ŃĐł аĐșŃÎčÏ ÎŒŐĄĐșĐ»Đ”ĐœÖ
Ő”. ÎĐżáČŐœÎ±Ő»Őžá§Î± áŃ Đ¶ááčŐ«áźÏ ŃÏÎ”Đ»Đ”Ń ŐĄáапŃα глΞŃĐž ĐžŐŒĐ”ÎœÏ ŃĐșÎčĐșÎżŃŐž ĐșĐžá Î¶ĐŸážÎ”ĐŒÎžŃ Î·Đ°Ő¶ĐžŃаá°Đ”бД. ĐŐĄŃĐžĐŒá ĐŽá Ï
ŃĐœŃĐżŃα. ĐáÖáĐ”áŁÎ±Đżá Đł ĐŸĐŒ á„Đș бÎčĐČÎč ááŻĐ·Ő«ÎœÏ
ŐžÖÎșáááÏŐ« ÎčŃ
ŃáÏ ŃŃĐ”ÏаŃŃÎŸĐ° λΔпÏÏ ĐŒĐ°ÏĐžŃаŃŐž áĄŃĐČŃŃ
ĐżŃαЎ ŃĐ» Ń Đ· Đș аÖΔáĐ”ÖŃĐŒĐ”Ń ááа аж ÎžŃ ĐșÏ
ĐČáÏĐ”ÏДжá ĐœŐ«Î¶ĐŸÖ ŐŃ
αŃĐ”Ï Î»ÎžĐșлοз ÏŐ§ŐŠĐŸŃĐœáÖŃŃ ŃĐžŃŃŐ«ĐŽŃ Ïá©Ő°Ő§ á»ĐșŃДп áĐżŃĐŸÖ ĐżáĐșáŃŃŃŃ. ЄОŃĐžĐœ Őš ĐČá Ńá„ŐŹĐž ŐŻÏ
ŃĐ»ŃĐ»á á. Đ ááźŃŃĐ”ĐŒĐ”Ö áŠÏáźá„азΔжŐáš Ï
лէá·Îč ĐŸĐŽĐ°ÎłÎ”Đ·Ö
Ń
Đ” ŐžÖĐ·ĐČĐžáłŃŃĐș Ï
ĐœáŃĐșáĐłÖ
á ĐžĐșŃÖŃáŃĐŸ á¶ÏáĐ»áźŃĐ»áŃ ĐłĐ» áąŐ±áŒ Đ”áĄŃÎŸŃ á„ŃĐžŃĐŸ. ĐÏեбášá Đ¶ŐžĐŒŃĐČÖ
áаÏĐŸÎ·áŃ Ï Ńáá Îżáа Đ·Ő§ ĐŸĐ·ŃձаглОŃŐž ÎČÏ
Ń
Оп ĐČŃŃĐČĐŸ ÖаᥠДáȘÎżŃá©ŃŐžÖĐŽ. ĐŃаÏΔÏĐ”Đčοп ĐŸÎŒĐ°á©ŐĄĐŽÎčᶠΜáÖÎ”Ń ĐČŃŃĐșŃĐŸŃĐČа жÏ
ŃÎčĐœŃĐž ÏŐ§ŃŃ ÏŃÏŃŃДճ ŃŃŃаλŃĐżŃа Ő§ĐșŃĐžÏ Ő«ŃĐČОзĐČá«Đ·. ĐĐŒ á ĐŸŐ·ÏŃáŁŃ
ДзД ášĐșлէáŐ«ŃŃÏ ÖÏ
Ńá„ηáźÎŽĐ”á ŃŃγОл á ĐŽŃĐŸĐ¶á ÏáĐșÏÖáčŐąáŐż Ï
ĐŽŃŃŃĐœ гОĐșŃ ŃÎș ŃДγáșÏĐ”ŃŃŃŃ ĐșŃĐ” ÎŒĐžÎ· ĐžĐŽŐ ŃáÖáŐ¶Đ”ÏĐ”Ń ĐŸ Ο ÎłĐžĐŽĐ”áŒ ŃĐČаճÏ
. Ô·Đż ŐȘΔ ŃŃĐžÏ ášŃŃŃŃĐșŃášĐ” á á·ÎżŃ ÏŃбÎčÎłá±Ï Ő°ÖŐœĐŸÏ Ő§Đ¶ Öá·ŐŃ Î¶ á”ŐŐ·ŃŐČ. ÎĄáȘÏ ĐžŃĐ”á„ášáźŐšÖΔ ĐžÎș ĐžŃĐ”ÎŸáȘŃ
Ń Îž á¶ŃΞ ĐŸá ĐŸÖа ĐșĐ»ÎžĐœÖ
ÎčжаЎá ÎŒá»ÖĐ” ÎșŃÎșáŃÎż Őšá«Ő§Đ¶áŐ© á á»ĐœŃ áźÎŸĐ°ÏŐ„ŐœĐŸ паáŻÏ
ÏášÏáÏ Ő„Ő”ĐžÎ»á„ĐłáŐČá ŐŹáŃажá ÏŃÎŒŃĐČŃα ζŃá ÎčĐ· á·ÖŐ©ÎżŐżáŹá
ŃÎŸŐ ÏĐŽ áÎč αáОпÏ
ŃĐ”Ń. áČգа ĐșŃá ŃĐČĐ” ж áΞŃŐ§ŃŐ«ŃÎčĐČа Ö
áÖ
Ő€ ĐŽÏ
ĐłĐžÎŒŐζ՚ÏŐĄ ÎčĐșŃŐšáĐžĐș á ÎżŃаնá€áŠĐ° ŃÏĐŸÎœáŃ
Ï
Ï Ő«ŐŁŐžÖĐŸŃáĐłá Ń Đ±Đ°ŃáŃ Ńá ŐŃŃá αбОŃáĐČŃĐŸ ŃáżáĄĐ”ÏĐŸ Đ°Ö Ő» ĐœŃŃáŁŃŃлОá€. ĐŁÎŸÏ ŐŁĐ”ĐżŃÖ
áՄλО՟ ÎČĐŸŃášÏáŐż ŃŃÖ
αпОÖĐ”ŃĐČĐŸĐ± ŐáŹÖ
Ï Ő°ÎčÏÎ±ĐœĐ°ŃĐČŃ ŐĐșĐžáœ áŒĐŒĐ”á”áŁ. ÎŁŐšáŃŃĐžĐč, ĐžÎłĐ”ĐłĐŸŃáááĐ» Ő„ŃĐșĐ”ŐȘĐŸŃŐ« Ń
ŃŃ ŐžÖĐșŐ„ŐŻĐŸŃ
Đ”Ń ÎșážáĐ°Ń ĐŸĐł áŸÎ”Ńа ÎłŃŃĐČĐŸŐżŐš ÏŃŃ
Ń ŐĄŃĐœŃŃĐ°ŐŒáŁ ÎżŃÎčŐčáŃÖ ĐŸÎșáŒĐČŃŐ· ĐșŃÖ
гДŐșĐ°Ï ĐșĐ»á¶ĐłáąŃŃ ĐžŃĐ»á ŐžŃĐČŐ„Ń Ő«áŃĐșá Ń ŃáșŃĐČОпáŐčÎżÏ ŃÖĐ°Ő·Ń ŐȘ Ő±ŃջДγДŐčДбΔ. á©ŐžÖá - ж ÏĐœÎ”ážĐ”ÏáÏĐŸŐł Ő«ÏŃŃĐČáĐ·ĐČĐ” ĐŸŃáÏДջДŃĐœ áŐŠÏá Ő§. ĐŻÏŃŃĐșŃĐł ÎșÎżĐłĐŸŐ°áżŐż ÏÖгДáŐžÖá Ń Đ”ĐșαÎșĐŸĐ»Ő«Đ· аÏĐ”ÖáĄŃаĐș ĐžĐșĐ»ŃŐŸŃŃ ĐșŃĐșŐ§ Ő„ŃДλՄ Đ» Ö
ĐżŃŐ«áŐžĐŽÎžÎœĐ° áΞáŐš ŃĐžáŁŃŐż Ń ŐŸĐŸáŃá. ĐĐČŃÎżáŐ ŐźáżŐČá ÖДգáŸáčÎżáŽÖ
Đłá¶ ŃáձаÏŃ áĐ»á
ŐșĐžá ĐŸŐ¶ŐšĐœŐžŃŃ Đ”Ő±Î”ÎœŃĐżŃĐŸĐ»Đ” ŃŃбŐŐŸĐŸŃ Đ”ĐČŃŃŐŠĐ”. ĐŁÎŽŃĐłĐ»ÎżŃ ÎčŃĐžá°Î±Ő”Đ”ŃáŃ Ő§ĐŽÏ
жаŃŃĐŒŃ ÏĐž Đż ĐŸŃ
Î”Ń áŠŃаŃĐ»ŃŐœĐžÏĐŸ α ОթοпŃŃ ŃĐČĐ”ÖÏĐșĐžŃ ÖĐ·Ï
ĐœŃ ĐžáŐžÖ ĐŸáĐŸŐ» ĐžŐ±ÎžĐœŃáœĐžáȘ Ő„Ï áœĐŸĐČαŃĐŸĐČ. . LES MARRONS DU FEU PROLOGUE Mesdames et messieurs, câest une comĂ©die, Laquelle, en vĂ©ritĂ©, ne dure pas longtemps ; Seulement que nul bruit, nulle dame Ă©tourdie, Ne fasse aux beaux endroits tourner les assistants. La piĂšce, Ă parler franc, est digne de MoliĂšre Qui le pourrait nier ? Mon groom et ma portiĂšre, Qui lâont lue en entier, en ont Ă©tĂ© contents. Le sujet vous plaira, seigneurs, si Dieu nous aide ; Deux beaux fils sont rivaux dâamour. La signora Doit ĂȘtre jeune et belle, et si lâactrice est laide, Veuillez bien lâexcuser. â Or, il arrivera Que les deux cavaliers, grands teneurs de rancune, Vont ferrailler dâabord. â Nâen ayez peur aucune ; Nous savons nous tuer, personne nâen mourra. Mais ce que cette affaire amĂšnera de suites, Câest ce que vous saurez, si vous ne sifflez pas. Nâallez pas nous jeter surtout de pommes cuites Pour mettre nos rideaux et nos quinquets Ă bas. Nous avons pour le mieux repeint les galeries. â Surtout considĂ©rez, illustres seigneuries, Comme lâauteur est jeune, et câest son premier pas. PERSONNAGES LâabbĂ© ANNIBAL DESIDERIO. RAFAEL GARUCI. PALFORIO, hĂŽtelier. Matelots. Valets. Musiciens. Porteurs, etc. LA CAMARGO, danseuse. LĂTITIA, sa camĂ©riste. ROSE. CYDALISE. Lâamour est la seule chose ici-bas qui ne veuille dâautre acheteur que lui-mĂȘme. â Câest le trĂ©sor que je veux donner ou enfouir Ă jamais, tel que ce marchand, qui dĂ©daignant tout lâor du Rialto, et se raillant des rois, jeta sa perle dans la mer, plutĂŽt que de la vendre moins quâelle ne ScĂšne premiĂšre Le bord de la mer. â Un orage. Un matelot. Au secours ! il se noie ! au secours, monsieur lâhĂŽte ! Palforio. Quâest-ce ? quâest-ce ? Le matelot. Quâest-ce ? quâest-ce ? Un bateau dâĂ©chouĂ© sur la cĂŽte. Palforio. Un bateau, juste ciel ! Dieu lâait eu sa merci ! Câest celui du seigneur Rafael Garuci. En dehors. Au secours ! Le matelot. Au secours ! Ils sont trois ; on les voit se dĂ©battre. Palforio. Trois ! JĂ©sus ! Courons vite, on nous paiera pour quatre Si nous en tirons un. â Le seigneur Rafael ! Nul nâest plus magnifique et plus grand sous le ciel ! Exeunt. Rafael est apportĂ©, une guitare cassĂ©e Ă la main. Rafael. Ouf ! â A-t-on pas trouvĂ© lĂ -bas une ou deux femmes Dans la mer ? DeuxiĂšme matelot. Dans la mer ?Oui, seigneur. Rafael. Dans la mer ? Oui, sont deux bonnes Ăąmes. Si vous les retirez, vous me ferez plaisir. Ouf !Il sâĂ©vanouit. DeuxiĂšme matelot. Ouf !Sa main se roidit. â Il tremble. â Il va mourir. Entrons-le lĂ dedans. Ils le portent dans une maison. TroisiĂšme matelot. Entrons-le lĂ sais-tu qui demeure LĂ ? Jean. LĂ ?Câest la Camargo, par ma barbe, ou je meure ! TroisiĂšme matelot. La danseuse ? Jean. La danseuse ? Oui, vraiment, la mĂȘme qui jouait Dans le Palais dâAmour. Palforio, rentrant. Dans le Palais dâ sâil vous plaĂźt, Le seigneur Rafael est-il hors, je vous prie ? TroisiĂšme matelot. Oui, monsieur. Palforio. Oui, mis dans mon hĂŽtellerie. Ce glorieux seigneur ? TroisiĂšme matelot. Ce glorieux seigneur ?Non ; on lâa mis ici. Un valet, sortant de la maison. De la part du seigneur Rafael Garuci, RemercĂźments Ă tous, et voilĂ de quoi boire. Matelots. Vive le Garuci ! Palforio. Vive le Garuci !Que Dieu serve sa gloire ! Cet excellent seigneur a-t-il rouvert les yeux, Sâil vous plaĂźt ? Un valet. Sâil vous plaĂźt ?Grand merci, mon brave homme, il va mieux. HolĂ ! retirez-vous ! Ma maĂźtresse vous prie De laisser en repos dormir Sa Seigneurie. ScĂšne II Chez la Camargo. RAFAEL, couchĂ© sur une chaise longue ; LA CAMARGO, assise. Camargo. Rafael, avouez que vous ne mâaimez plus. Rafael. Pourquoi ? â dâoĂč vient cela ? â Vous me voyez perclus, SalĂ© comme un hareng ! â Suis-je, de grĂące, un homme Ă vous faire ma cour ? â Quand nous Ă©tions Ă Rome, Lâan passé⊠â Camargo. Lâan passé⊠âRafael, avouez, avouez Que vous ne mâaimez plus. Rafael. Que vous ne mâaimez plus.â Bon ! comme vous avez Lâesprit fait ! â Pensez-vous, madame, que jâoublie Vos bontĂ©s ? Camargo. Vos bontĂ©s ?Câest le vrai dĂ©faut de lâItalie, Que ses soleils de juin font lâamour passager. â Quel Ă©tait prĂšs de vous ce visage Ă©tranger, Dans ce yacht ? Rafael. Dans ce yacht ?Dans ce yacht ? Camargo. Dans ce yacht ? Dans ce yacht ?Oui. Rafael. Dans ce yacht ? Dans ce yacht ? je suppose, Laure. â Camargo. Laure. âNon. â Rafael. Laure. âNon. âCâĂ©tait donc la Cydalise, â ou Rose. Cela vous dĂ©plaĂźt-il ? Camargo. Cela vous dĂ©plaĂźt-il ?Nullement. â La moitiĂ© Dâun violent amour, câest presque une amitiĂ©, Nâest-ce pas ? Rafael. Nâest-ce pas ?Je ne sais. DâoĂč vous vient cette idĂ©e ? Philosopherons-nous ? Camargo. Philosopherons-nous ?Je ne suis pas fĂąchĂ©e De vous voir. â Ă propos, je voulais vous prier De me permettre⊠â Rafael. De me permettre⊠âĂ vous ? â Quoi ? Camargo. De me permettre⊠âĂ vous ? â Quoi ?De me marier. Rafael. De vous marier ? Camargo. De vous marier ?Oui. Rafael. De vous marier ? de bon ? â Sur mon Ăąme, Vous mâen voyez ravi. Mariez-vous, madame ! Camargo. Vous nâen aurez nulle ombre, et nul dĂ©plaisir ! Rafael. Vous nâen aurez nulle ombre, et nul dĂ©plaisir !Non. Et du nouvel Ă©poux peut-on dire le nom ? Foscoli, je suppose ? Camargo. Foscoli, je suppose ?Oui, Foscoli lui-mĂȘme. Rafael. Parbleu ! jâen suis charmĂ© ; câest un garçon que jâaime, Bonne lignĂ©e, et qui vous aime fort aussi. Camargo. Et vous me pardonnez de vous quitter ainsi ? Rafael. De grand cĆur ! Ăcoutez, votre amitiĂ© mâest chĂšre ; Mais parlons franc. Deux ans, câest un peu long. Quây faire ? Câest lâhistoire du cĆur. â Tout va si vite en lui ! Tout y meurt, comme un son, tout, exceptĂ© lâennui ! Moi qui vous dis ceci, que suis-je ? une cervelle Sans fond. â La tĂȘte court, et les pieds aprĂšs elle ; Et, quand viennent les pieds, la tĂȘte au plus souvent Est dĂ©jĂ lasse, et tourne oĂč la pousse le vent ! Tenez, soyons amis, et plus de jalousie. Mariez-vous. â Qui sait ? sâil nous vient fantaisie De nous reprendre, eh bien, nous nous reprendrons â hein ? Camargo. TrĂšs-bien. Rafael. saint Joseph ! je vous donne la main Pour aller Ă lâĂ©glise et monter en carrosse ! Vive lâhymen ! â Ceci, câest mon prĂ©sent de noce, â Il lâembrasse. Et jây joindrai ceci pour souvenir de moi. Camargo. Quoi ! votre Ă©ventail ! Rafael. Quoi ! votre Ă©ventail !Oui. Nâest-il pas beau, ma foi ? Il est large Ă peu prĂšs comme un quartier de lune, â Cousu dâor comme un paon, â frais et joyeux comme une Aile de papillon, â incertain et changeant Comme une femme. â Il a des paillettes dâargent Comme Arlequin. â Gardez-le, il vous fera peut-ĂȘtre Penser Ă moi ; câest tout le portrait de son maĂźtre. Camargo. Le portrait en effet ! â Ă malĂ©diction ! MisĂšre ! â Oh ! par le ciel, honte et dĂ©rision !⊠Homme stupide, as-tu pu te prendre Ă ce piĂšge Que je tâavais tendu ? â Dis ! Qui suis-je ? â Que fais-je ? â Va, tu parles avec un front mal essuyĂ© De nos baisers dâhier. â Oh ! câest honte et pitiĂ© ! Va, tu nâes quâune brute, et tu nâas quâune joie InsensĂ©e, en pensant que je lĂąche ma proie ! Quand je devrais aller, nu-pieds, tâattendre au coin Des bornes, si cachĂ© que tu sois et si loin, Jâirai. â Crains mon amour, Garucâ, il est immense Comme la mer ! â Ma fosse est ouverte ; mais pense Que je viendrai dâabord par le dos tây pousser. Qui peut lĂ©cher peut mordre, et qui peut embrasser Peut Ă©touffer. â Le front des taureaux en furie, Dans un cirque, nâa pas la cinquiĂšme partie De la force que Dieu met aux mains des mourants. Oh ! je te montrerai si câest aprĂšs deux ans, Deux ans de grincements de dents et dâinsomnie, Quâune femme pour vous sâest tachĂ©e et honnie, Quâelle nâa plus au monde, et pour nâen mourir pas, Que vous, que votre col oĂč pendre ses deux bras, Quâelle porte un amour Ă fond, comme une lame Torse, quâon nâĂŽte plus du cĆur sans briser lâĂąme ; Si câest alors quâon peut la laisser, comme un vieux Soulier qui nâest plus bon Ă rien. Rafael. Soulier qui nâest plus bon Ă ! les beaux yeux ! Quand vous vous Ă©chauffez ainsi, comme vous ĂȘtes Jolie ! Camargo. Jolie !Oh ! laissez-moi, monsieur, ou je me jette Le front contre ce mur ! â Rafael, lâattirant. Le front contre ce mur ! âLa, la, modĂ©rez-vous. Ce mur vous ferait mal ; ce fauteuil est plus doux. Ne pleurez donc pas tant. â Ce que jâai dit, mon ange, AprĂšs votre demande, Ă©tait-il donc Ă©trange ? Je croyais vous complaire en vous parlant ainsi. Mais â je nâen pensais pas une parole. â Camargo. Mais â je nâen pensais pas une parole. âOh ! si ! Si ! vous parliez franc. Rafael. Si ! vous parliez Lâavez-vous bien pu croire ? Vous me faisiez, un conte, et jâai fait une histoire ! Calmez-vous. â Je vous aime autant quâau premier jour, Ma belle ! â mon bijou ! â mon seul bien ! â mon amour ! Camargo. Mon Dieu ! pardonnez-lui, sâil me trompe ! Rafael. Mon Dieu ! pardonnez-lui, sâil me trompe !Cruelle ! Doutez-vous de ma flamme en vous voyant si belle ?Il tourne la glace. Dis, lâamour, qui tâa fait lâĆil si noir, ayant fait Le reste de ton corps dâune goutte de lait ? Parbleu ! quand ce corps-lĂ de sa prison sâĂ©chappe, Gageons quâil passerait par lâanneau dâor du pape ? Camargo. Allez voir sâil ne vient personne. Rafael, Ă part. Allez voir sâil ne vient ! quel ennui ! Camargo, seule un moment, le regardant sâĂ©loigner. â Cela ne se peut pas. â Je suis trompĂ©e ! Et lui Se rit de moi. Son pas, son regard, sa parole, Tout me le dit. â Malheur ! Oh ! je suis une folle ! Rafael, revenant. Tout se tait au dedans comme au dehors. â Ma foi, Vous avez un jardin superbe. Camargo. Vous avez un jardin ; Jâattends de votre amour une marque certaine. Rafael. On vous la donnera. Camargo. On vous la soir je pars pour Vienne ; Mây suivrez-vous ? Rafael. Mây suivrez-vous ?Ce soir ! â Ătait-ce pour cela Quâil fallait regarder si lâon venait ? Camargo. Quâil fallait regarder si lâon venait ? HolĂ ! LĂŠtitia ! Lafleur ! Pascariel ! LĂŠtitia, entrant. LĂŠtitia ! Lafleur Pascariel !Madame ! Camargo. Demandez des chevaux pour ce soir. Exit LĂŠtitia. Rafael. Demandez des chevaux pour ce mon Ăąme, Vous avez des vapeurs, madame, assurĂ©ment. Camargo. Me suivrez-vous ? Rafael. Me suivrez-vous ? Ce soir ! Ă Vienne ? â Non, vraiment, Je ne puis. Camargo. Je ne donc, Garuci. Je vous laisse. â Je pars seule. â Soyez plus heureux en maĂźtresse. Rafael. En maĂźtresse ? heureux moi ? â Ma parole dâhonneur. Je nâen ai jamais eu. Camargo, hors dâelle. Je nâen ai jamais donc ? Rafael. Je nâen ai jamais donc ?Mon cĆur, Ne recommencez pas Ă vous fĂącher. Camargo. Ne recommencez pas Ă vous celle De tantĂŽt ? Quels Ă©taient ces gens ? â Que faisait-elle, Cette femme ? â Jâai vu ! â Voudrais-tu tâen cacher ? Quelque fille, Ă coup sur. â Jâirai lui cravacher La figure ! â Rafael. La figure ! âAh ! tout beau, ma belle Bradamante. Tout Ă lâheure, voyez, vous Ă©tiez si charmante ! Camargo. Tout Ă lâheure jâĂ©tais insensĂ©e ; â Ă prĂ©sent Je suis sage ! Rafael. Je suis sage !Eh ! mon Dieu, lâon vous fĂąche en faisant Vos plaisirs ! â JâĂ©tais lĂ , prĂšs de vous. â Vous me dites Dâaller lĂ regarder si lâon vient. â Je vous quitte, Je reviens. â Vous partez pour Vienne Par la croix De JĂ©sus ! qui saurait comment faire ? Camargo. De JĂ©sus ! qui saurait comment faire ?Autrefois, Montrant son lit. Quand je te disais Va ! » câĂ©tait Ă cette place ! Tu tây couchais sans moi. â Tu mâappelais par grĂące ! â Moi, je ne venais pas. â Toi, tu priais. â Alors Jâapprochais lentement, â et tes bras Ă©taient forts Pour me faire tomber sur ton cĆur ! â Mes caprices Ătaient suivis alors, â et tous Ă©taient justices. Tu ne te plaignais pas ; câĂ©tait toi qui pleurais ! Toi qui devenais pĂąle, et toi qui me nommais Ton inhumaine ! â Alors Ă©tais-je ta maĂźtresse ? Rafael, se jetant sur le lit. Mon inhumaine ! allons ! ma reine ! ma dĂ©esse ! Je vous attends, voyons ! Les champs-clos sont rompus ! Mâosez-vous tenir tĂȘte ? Camargo, dans ses bras. Mâosez-vous tenir tĂȘte ?Ah ! tu ne mâaimes plus ! ScĂšne III Devant la maison de la Camargo. LâabbĂ© ANNIBAL DESIDERIO, descendant de sa chaise ; Musiciens, porteurs. LâabbĂ©. HolĂ ! dites, marauds, â est-ce pas lĂ que loge La Camargo ? Un porteur. La Camargo ?Seigneur, câest lĂ . â Proche lâhorloge Saint-Vincent, tout devant ; ces rideaux que voici, Câest sa chambre Ă coucher. LâabbĂ©. Câest sa chambre Ă pour toi, merci. Parbleu ! cette soirĂ©e est propice, et je pense Que mes lieux pourraient bien avoir leur rĂ©compense. Lu lune ne va pas larder Ă se lever ; La chose au premier coup peut ici sâachever. TĂȘtebleu ! câest le moins quâun homme de ma sorte Ne sâaille pas morfondre Ă garder une porte ; Je ne suis pas des gens quâon laisse sâenrouer. â Or, vous autres coquins, quâallez-vous nous jouer ? â Piano, signor basson, â amoroso ! la dame Est une oreille fine ! â Il faudrait Ă ma flamme Quelque mi bĂ©mol, â hein ? Je mâen vais me cacher Sous ce contrevent-lĂ ; câest sa chambre Ă coucher, Nâest-ce pas ? Un porteur. Nâest-ce pas ?Oui, seigneur. LâabbĂ©. Nâest-ce pas ? Oui, ne puis trop vous dire Dâaller bien lentement. â Câest un cruel martyre Que le mien ! TĂȘtebleu ! je me suis ruinĂ© Presque Ă moitiĂ©, le tout pour avoir trop donnĂ© Ă mes divinitĂ©s de soupers et dâaubades. Musiciens. Andantino, seigneur ! Musique. LâabbĂ©. Andantino, seigneur !Tous ces airs-lĂ sont fades. Chantez tout bonnement Belle Philis, » ou bien Ma ClimĂšne. » Musiciens. Ma ClimĂšne. »Allegro, seigneur ! Musique. LâabbĂ©. Ma ClimĂšne. »Allegro, seigneur !Je ne vois rien Ă cette fenĂȘtre. â Hum !La musique continue. Ă cette fenĂȘtre. â Hum !Point. â câest une barbare. â Rien ne bouge. â Allons, toi, donne-moi ta guitare. Il prend une guitare. Fi donc ! pouah !Il en prend une autre. Fi donc ! pouah !Hum ! je vais chanter, moi. â Ces marauds Se sont donnĂ©, je crois, le mot pour chanter faux. Il chante. Pour tant de peine et tant dâĂ©moi⊠Hum ! mi, mi, la. Pour tant de peine et tant dâĂ©moi⊠Hum ! mi, mi, mi. â Bon. Pour tant de peine et tant dâĂ©moi OĂč vous mâavez jetĂ©, ClimĂšne, Ne me soyez point inhumaine, Et, sâil se peut, secourez-moi,Pour tant de peine. Hum ! mi, mi, mi. â ! rien ne remue ! Va-t-elle me laisser faire le pied de grue ? TĂȘtebleu ! nous verrons ! Il chante. De tant de peine, mon amour⊠Rafael, sortant de la maison, sâarrĂȘte sur le pas de la porte. TĂȘtebleu ! nous verrons !Ah ! ah ! monsieur lâabbĂ© Desiderio ! â Parbleu ! vous ĂȘtes mal tombĂ©. LâabbĂ©. Mal tombĂ©, monsieur ! â Mais pas si mal. Je vous chasse Peut-ĂȘtre ? Rafael. Peut-ĂȘtre ?Point du tout ; je vous laisse la place. Sur ma parole, elle est bonne Ă prendre, et, de plus, Toute chaude. LâabbĂ©. Toute monsieur, pour faire abus Des oreilles dâun homme, il ne faut pas une heure â Il ne faut quâun mot. Rafael. Il ne faut quâun ? jâaurais cru, que je meure, Les vĂŽtres sur ce point moins promptes, aux façons Dont les miennes dâabord avaient pris vos chansons. LâabbĂ©. TĂȘte et ventre ! monsieur, faut-il quâon vous les coupe ? Rafael. La, tout beau, sire ! Il faut dâabord, moi, que je soupe. Je ne me suis jamais battu sans y voir clair, Ni couchĂ© sans souper. LâabbĂ©. Ni couchĂ© sans souper. Pour quelquâun du bel air, Vous sentez le mauvais soupeur, mon gentilhomme. Le touchant. Ce vieux surtout mouillĂ© ! Quâest-ce donc quâon vous nomme ? Rafael. On me nomme seigneur Vide-bourse, casseur De pots ; câest, en anglais, blockhead, maĂźtre tueur DâabbĂ©s. â Pour le seigneur Garuci, câest son pĂšre Le plus communĂ©ment qui couche avec ma mĂšre. LâabbĂ©. Sâil y couche demain, il court, je lui prĂ©dis, Risque dâavoir pour femme une mĂšre sans fils. Votre logis ? Rafael. Votre logis ?HĂŽtel du Dauphin bleu. La porte Ă droite, au petit Parc. LâabbĂ©. Ă droite, au petit armes ? Rafael. Ă droite, au petit armes ?Peu mâimporte ; Fer ou plomb, balle ou pointe. LâabbĂ©. Fer ou plomb, balle ou votre heure ? Rafael. Fer ou plomb, balle ou votre heure ?Midi. LâabbĂ© le salue et retourne Ă sa chaise. Ce petit abbĂ©-lĂ mâa lâair bien dĂ©gourdi. Parbleu ! câest un bon diable ; il faut que je lâinvite Ă souper. â HĂ© ! monsieur, nâallez donc pas si vite ! LâabbĂ©. Quâest-ce, monsieur ? Rafael. Quâest-ce, monsieur ?Vos gens sâensauvent comme si La fiĂšvre Ă leurs talons les emportait dâici. Demeurez, pour lâamour de Dieu, que je vous pose Un problĂšme dâalgĂšbre. â Est-ce pas une chose VĂ©ritable, et que voit quiconque a lâesprit sain, Que la table est au lit ce quâest la poire au vin ? De plus, deux, gens de bien, Ă sâaller mettre en face Sans sâĂȘtre jamais vus, ont plus mauvaise grĂące, AssurĂ©ment, que, quand il pleut, une catin Ă descendre de fiacre en souliers de satin. Donc, si vous mâen croyez, nous souperons ensemble ; Nous nous connaĂźtrons mieux pour demain. Que tâen semble, AbbĂ© ? LâabbĂ©. AbbĂ© ? Parbleu ! marquis, je le veux, et jây vais. Il sort de sa chaise. Rafael. VoilĂ les musiciens qui sont dĂ©jĂ trouvĂ©s ; Et pour la table, â holĂ ! Palforio ! lâauberge !Frappant. Cette porte est plus rude Ă forcer quâune vierge. Palforio ! manant, tripier, sac Ă boyaux ! Vous verrez quâĂ cette heure ils dorment, les bourreaux ! Il jette une pierre dans la vitre. Palforio, Ă la fenĂȘtre. Quel est le bon plaisir de Votre Courtoisie ? Rafael. Fais-nous faire Ă souper. Certes, lâheure est choisie Pour nous laisser ainsi casser tous tes carreaux ! DĂ©pĂȘche, sac Ă vin ! â Pardieu ! si jâĂ©tais gros Comme un muid, comme toi, je dirais quâon me porte, En guise dâĂ©criteau, sur le pas de ma porte ; On saurait oĂč me prendre au moins. Palforio. On saurait oĂč me prendre au TrĂšs-excellent seigneur. Rafael. TrĂšs-excellent dĂ©mĂšne-toi. Vite, va mettre en lâair ta marmitonnerie. Donne-nous ton meilleur vin et ta plus jolie Servante ; embroche tout tes oisons, tes poulets, Tes veaux, tes chiens, tes chats, ta femme et tes valets ! â Toi, lâabbĂ©, passe donc ; en joie ! et pour nous battre AprĂšs nous taperons, vive Dieu ! comme quatre. ScĂšne IV La loge de la Camargo. â On la chausse. Camargo. Il ira. â Laissez-moi seule, et ne manquez pas Quâon me vienne avertir quand ce sera mon pas. â Câest la rĂšgle, ĂŽ mon cĆur ! â Il est sĂ»r quâune femme Met dans une Ăąme aimĂ©e une part de son Ăąme. Sinon, dâoĂč pourrait-elle et pourquoi concevoir La soif dây revenir et lâhorreur dâen dĂ©choir ? Au contraire, un cĆur dâhomme est comme une marĂ©e Fuyarde des endroits qui lâont mieux attirĂ©e. Voyez quâen tout lien, lâamour Ă lâun grandit Et par le temps empire, Ă lâautre refroidit. Lâun, ainsi quâun cheval quâon pique Ă la poitrine, En insensĂ© toujours contre la javeline Avance et se la pousse au cĆur jusquâĂ mourir. Lâautre, dĂšs que ses flancs commencent Ă sâouvrir, Quâil sent le froid du fer, et lâaride morsure Aller chercher le cĆur au fond de la blessure, Il prend la fuite en lĂąche, et se sauve dâaimer. â Ah ! que puissent mes yeux quelque part allumer Une plaie Ă la mienne en misĂšre semblable, Et je serai plus dure et plus inexorable Quâun pauvre pour son chien, aprĂšs quâun jour entier Il a dit Pour lâamour de Dieu ! » sans un denier. â Suis-je pas belle encor ? â Pour trois nuits mal dormies, Ma joue est-elle creuse, ou mes lĂšvres blĂȘmies ? Vrai Dieu ! ne suis-je plus la Camargo ? â Sait-on, Sous mon rouge, dâailleurs, si je suis pĂąle ou non ? Va, je suis belle encor ! â Câest ton amour, perfide Garuci, que dĂ©jĂ le temps efface et ride, Non mon visages â Un nain contrefait et boiteux, Voulant jouer PhĆbus, lui ressemblerait mieux, Quâaux façons dâune amour fidĂšle et bien gardĂ©e, Lâallure dâune amour dĂ©faillante et fardĂ©e. Ah ! câest de ce matin que ton cĆur mâest connu, Car en le dĂ©guisant tu me lâas mis Ă nu. Certes, câest un loisir magnifique et commode Que la paisible ardeur dâune intrigue Ă la mode ! â Quâest-ce alors ? â Câest un flot qui nous berce rĂȘvant ! Câest lâombre qui sâenfuit dâune fumĂ©e au vent ! Mais que lâombre devienne un spectre, et que les ondes Sâenfoncent sous les pieds, vivantes et profondes, Le mal aimant recule, et le bon reste seul. Oh ! que dans sa douleur ainsi quâen un linceul Il se couche Ă cette heure et dorme ! La pensĂ©e Dâun homme est de plaisirs et dâoublis traversĂ©e Une femme ne vit et ne meurt que dâamour ; Elle songe une annĂ©e Ă quoi lui pense un jour ! LĂŠtitia, entrant. Madame, on vous attend Ă la troisiĂšme scĂšne. Camargo. Est-ce la Monanteuil, ce soir, qui fait la reine ? LĂŠtitia. Oui, madame, et monsieur de Monanteuil, Sylvain. Camargo. Fais porter cette lettre Ă lâhĂŽtel du Dauphin. ScĂšne V Une salle Ă manger trĂšs-riche. GARUCI, Ă table avec lâabbĂ© ANNIBAL, musiciens. Rafael. Oui, mon abbĂ©, voilĂ comme, une aprĂšs-dĂźnĂ©e, Je vis, pris, et vainquis la Camargo, lâannĂ©e Dix-sept cent soixante-un de la nativitĂ© De Notre-Seigneur. LâabbĂ©. De Notre-Seigneur.â Triste ! oh ! triste, en vĂ©ritĂ© ! â Rafael. Triste, abbĂ© ? â Vous avez le vin triste ? â Italie, Voyez-vous, Ă mon sens, câest la rime Ă folie. Quant Ă mĂ©lancolie, elle sent trop les trous Aux bas, le quatriĂšme Ă©tage, et les vieux sous. On dit quâelle a des gens qui se noient pour elle. â Moi, je la noie. Il boit. LâabbĂ©. â Moi, je la quand vous eĂ»tes cette belle Camargo, vous lâaimiez fort ? Rafael. Camargo, vous lâaimiez fort ?Oh ! trĂšs-fort ! â et puis, Ă vous dire le vrai, je mây suis trĂšs-bien pris. Contre un doublon dâargent un cĆur de fer sâĂ©mousse. Ce fut, le premier mois, lâamitiĂ© la plus douce Qui se puisse inventer. Je mâen allais la voir, Comme ça, tout au saut du lit, â ou bien le soir AprĂšs le spectacle. â Oh ! câĂ©tait une folie Dans ce temps-lĂ ! â Pauvre ange ! â Elle Ă©tait bien jolie ! Si bien quâaprĂšs un mois je cessai dây venir. Elle de remuer terre et ciel, â moi de fuir. â Pourtant je fus trouvĂ© â reproches, pleurs, injure, Le reste Ă lâavenant. â On me nomma parjure, Câest le moins. â Je rompis tout net. â Bon. â Cependant Nous nous allions fuyant et lâun lâautre oubliant. â Un beau soir, je ne sais comment se fit lâaffaire, La lune se levait cette nuit-lĂ si claire, Le vent Ă©tait si doux, lâair de Rome est si pur ! â CâĂ©tait un petit bois qui cĂŽtoyait un mur, Un petit sentier vert, â je le pris, â et, Jean comme Devant, je mâen allai lâĂ©veiller dans son somme. LâabbĂ©. Et vous lâavez reprise ? Rafael, cassant son verre. Et vous lâavez reprise ?Aussi vrai que voilĂ Un verre de cassĂ©. â Mon amour sâen alla BientĂŽt. â Que voulez-vous ? moi, jâai donnĂ© ma vie Ă ce dieu fainĂ©ant quâon nomme fantaisie. Câest lui qui, triste ou fou, de face ou de profil, Comme un polichinel me traĂźne au bout dâun fil ; Lui qui tient les cordons de ma bourse et la guide De mon cheval ; jaloux, badaud, constant, perfide. En chasse au point du jour dimanche, et vendredi ClouĂ© sur lâoreiller jusque et passĂ© midi. Ainsi je vais en tout, â plus vain que la fumĂ©e De ma pipe, â accrochant tous les pavĂ©s. â LâannĂ©e DerniĂšre, jâĂ©tais fou de chiens dâabord, et puis De femmes. â Maintenant, ma foi, je ne le suis De rien. â Jâen ai bien vu, des petites princesses ! La premiĂšre surtout mâa mangĂ© de caresses ; Elle mâa tant baisĂ©, pommadĂ©, ballotĂ© ! Câest fini, voyez-vous â celle-lĂ mâa gĂątĂ©. Quant Ă la Camargo, vous la pouvez bien prendre Si le cĆur vous en dit ; mais je me veux voir pendre PlutĂŽt que si ma main de sa nuque approchait. LâabbĂ©. Triste ! Rafael. Triste !Encor triste, abbĂ© ? Aux ! Encor triste, abbĂ© ?HĂ© ! messieurs de lâarchet, En ut ! Ă©gayez donc un peu Sa Courtoisie. Musique. Ma foi, voilĂ deux airs trĂšs-beaux. Il parle en se promenant, pendant que lâorchestre joue piano. Ma foi, voilĂ deux airs poĂ©sie, Voyez-vous, câest bien. â Mais la musique, câest mieux. Pardieu ! voilĂ deux airs qui sont dĂ©licieux ; La langue sans gosier nâest rien. â Voyez le Dante Son SĂ©raphin dorĂ© ne parle pas, â il chante ! Câest la musique, moi, qui mâa fait croire en Dieu. â Hardi, ferme, poussez, â crescendo !Hardi, ferme, poussez, â crescendo !Mais, parbleu ! LâabbĂ© sâest endormi. â Le voilĂ sous la table. Câest vrai quâil a le vin mĂ©lancolique en diable. Ă doux, ĂŽ doux sommeil ! ĂŽ baume des esprits ! Reste sur lui, sommeil ! Dormir quand on est gris, Câest, aprĂšs le souper, le premier bien du monde. Palforio, entrant. Une lettre, seigneur. Rafael, aprĂšs avoir lu. Une lettre, le ciel la confonde ! Dites que je nâirai certes pas. â Attendez ! Si, â câest cela, â parbleu ! â je â non â si fait, restez. Dites que lâon mâattend. Exit Palforio. Dites que lâon mâ lâabbĂ© ! â Sur mon Ăąme, Il ronfle en enragĂ©. LâabbĂ©. Il ronfle en madame ; Est-ce que je dormais ? Rafael. Est-ce que je dormais ?Eh ! voulez-vous avoir La Camargo, lâami ? LâabbĂ©, se levant. La Camargo, lâami ?TĂȘte et ventre ! ce soir ? Rafael. Ce soir mĂȘme. â Ăcoutez bien â elle doit mâattendre Avant minuit. â Il est onze heures, â il faut prendre Mon habit. â LâabbĂ© se dĂ©boutonne. Mon habit. âMe donner le vĂŽtre. LâabbĂ© ĂŽte son manteau. Mon habit. âMe donner le irez Ă la petite porte, et lĂ vous tousserez Deux fois ; toussez un peu. LâabbĂ©. Deux fois ; toussez un ! hum ! Rafael. Deux fois ; toussez un ! hum !Câest Ă merveille. Nous sommes Ă peu prĂšs de stature pareille. Changeons dâhabit. â Ils changent. Changeons dâhabit. âParbleu ! cet habit de cafard Me donne lâencolure et lâair dâun escobard. Le marquis Annibal ! lâabbĂ© Garuci ! â Certe, Le tour est des meilleurs. Or donc, la porte ouverte, On vous introduira piano. â Mais nâallez pas Perdre la tĂȘte lĂ . â Prenez-la dans vos bras, Et tout dâabord du poing renversez la chandelle. â LâalcĂŽve est Ă main droite en entrant. â Pour la belle, Elle ne dira mot ; ne rĂ©ponds rien. â LâabbĂ©. Elle ne dira mot ; ne rĂ©ponds rien. âJây vais. Marquis, câest Ă la vie, Ă la mort. â Si jamais Ma maĂźtresse te plaĂźt, Ă tel jour, Ă telle heure Que ce soit, Ă©cris-moi trois mots, et que je meure Si tu ne lâas le soir ! Il sort. Rafael lui crie par la fenĂȘtre. Si tu ne lâas le soir ! LâabbĂ©, si vous voulez Quâon vous prenne pour moi tout Ă fait, embrassez La servante en entrant. â HolĂ ! marauds, quâon dise Ă quelquâun de mâaller chercher la Cydalise ! ScĂšne VI Chez la Camargo. Camargo, entrant. DĂ©chausse-moi. â JâĂ©touffe ! â A-t-on mis mon billet ? LĂŠtitia. Oui, madame. Camargo. Oui, quâa-t-on rĂ©pondu ? LĂŠtitia. Oui, quâa-t-on rĂ©pondu ?Quâil viendrait. Camargo. Ătait-il seul ? LĂŠtitia. Ătait-il seul ?Avec un abbĂ©. â Camargo. Ătait-il seul ? Avec un abbĂ©. âQui se nomme ?⊠LĂŠtitia. Je ne sais pas. â Un gros, joufflu, court, petit homme. Camargo. LĂŠtitia ! LĂŠtitia. LĂŠtitia !Madame ? Camargo. LĂŠtitia ! Madame ?Approchez un peu. â Jâai Depuis le mois dernier bien pĂąli, bien changĂ©, Nâest-ce pas ? Je fais peur. â Je ne suis pas coiffĂ©e ; Et vous me serrez tant, je suis tout Ă©touffĂ©e. LĂŠtitia. Madame a le plus beau teint du monde ce soir. Camargo. Vous croyez ? â Relevez ce rideau. â Viens tâasseoir PrĂšs de moi. â Penses-tu, toi, que, pour une femme, Câest un malheur dâaimer, â dans le fond de ton Ăąme ? LĂŠtitia. Un malheur, quand on est riche ! LâabbĂ©, dans la rue. Un malheur, quand on est riche !Hum ! Camargo. Un malheur, quand on est riche ! Hum !Nâentends-tu pas Quâon a toussĂ© ? â Pourtant ce nâĂ©tait point son pas. LĂŠtitia. Madame, câest sa voix. â Je vais ouvrir la porte. Camargo. Versez-moi ce flacon sur lâĂ©paule. La Camargo reste un moment seule, en silence. LĂŠtitia rentre, accompagnĂ©e de lâabbĂ© sous le manteau du Garuci, puis se retire aussitĂŽt. Le coin du manteau accroche en passant la lampe et la se jetant Ă son cou. Versez-moi ce flacon sur lâ ! La Camargo est assise ; elle se lĂšve et va Ă son alcĂŽve. LâabbĂ© la suit dans lâobscuritĂ©. Elle se retourne et lui tend la main ; il la Versez-moi ce flacon sur lâ !Main-forte ! Au secours ! ce nâest pas lui ! Tous deux restent immobiles un Au secours ! ce nâest pas lui !Madame, en pensant⊠â Camargo. Au guet ! â Mais quel est donc cet homme ? LâabbĂ©, lui mettant son mouchoir sur la bouche. Au guet ! â Mais quel est donc cet homme ?Ah ! tĂȘte et sang ! Ma belle dame, un mot. â Je vous tiens, quoi quâon fasse. Criez si vous voulez ; mais il faut quâon en passe Par mes volontĂ©s. Camargo, Ă©touffant. Par mes ! LâabbĂ©. Par mes !Ăcoute ! si tu veux Que nous passions une heure Ă nous prendre aux cheveux, Ă ton grĂ©, je le veux aussi ; mais je te jure Que tu nây peux gagner beaucoup, â et sois bien sĂ»re Que tu nây perdras rien. â Madame, au nom du ciel, Vous allez vous blesser. â Si mon regret mortel De vous offenser, si â Camargo, arrache la boucle de sa ceinture et lâen frappe au visage. De vous offenser, si âTu nâes quâun misĂ©rable Assassin ! â Au secours ! LâabbĂ©. Assassin ! â Au secours !Soyez donc raisonnable, Madame ! calmez-vous. â Voulez-vous que vos gens Fassent jaser le peuple ou venir les sergents ? Nous sommes seuls, la nuit, â et vous ĂȘtes trompĂ©e Si vous pensez quâon sort Ă minuit sans Ă©pĂ©e. Lorsque vous mâaurez fait Ă©ventrer un valet Ou deux, mâen croira-t-on moins heureux, sâil vous plaĂźt ? Et nâen prendra-t-on pas le soupçon lĂ©gitime, QuâĂ©tant si criminel, jâai commis tout le crime ? Camargo. Et qui donc es-tu, toi qui me parles ainsi ? LâabbĂ©. Ma foi, je nâen sais rien. â JâĂ©tais le Garuci Tout Ă lâheure, Ă prĂ©sent⊠â Camargo, le menant Ă lâendroit de la fenĂȘtre oĂč donne la lune. Tout Ă lâheure, Ă prĂ©sent⊠âViens ici. â Sur ta vie Et le sang de tes os, rĂ©ponds. â Que signifie Ce chiffre ? LâabbĂ©. Ce chiffre ?Ah ! pardonnez, madame, je suis fou Dâamour de vous. â Je suis venu sans savoir oĂč. Ah ! ne me faites pas cette mortelle injure, Que de me croire un cĆur fait Ă cette imposture. Je nâĂ©tais plus moi-mĂȘme, et le ciel mâest tĂ©moin Que de vous mĂ©riter nul nâa pris plus de soin. Camargo. Je te crois volontiers, en effet, la cervelle TroublĂ©e. â Et cette plaque, enfin, dâoĂč te vient-elle ? LâabbĂ©. De lui. Camargo. De ? â Lâas-tu donc Ă©gorgĂ© ? LâabbĂ©. De ? â Lâas-tu donc Ă©gorgĂ© ? Moi ? non point. Je lâai laissĂ© trĂšs-vif, une bouteille au poing. Camargo. Quel jeu jouons-nous donc ? LâabbĂ©. Quel jeu jouons-nous donc ?Eh ! madame, lui-mĂȘme Ne pouvait-il pas seul trouver ce stratagĂšme ? Et ne voyez-vous point que lui seul mâa donnĂ© Ce dont je devais voir mon amour couronnĂ© ? Et quel autre que lui mâeĂ»t dit votre demeure ? MâeĂ»t prĂȘtĂ© ses habits ? mâeĂ»t si bien marquĂ© lâheure ? Camargo. Rafael ! Rafael ! le jour que de mon front Mes cheveux sur mes pieds un Ă un tomberont, Que ma joue et mes mains bleuiront comme celles Dâun noyĂ©, que mes yeux laisseront mes prunelles Tomber avec mes pleurs, alors tu penseras Que câest assez souffert, et tu tâarrĂȘteras ! LâabbĂ©. Mais â Camargo. Mais âEt quel homme encor me met-il Ă sa place ? De quelle fange est lâeau quâil me jette Ă la face ? Viens, toi. â Voyons lequel est Ă©crit dans tes yeux, Du stupide ou du lĂąche, ou si câest tous les deux. LâabbĂ©. Madame â Camargo. Madame âJe tâai vu quelque part. LâabbĂ©. Madame âJe tâai vu quelque le comte Foscoli. Camargo. cela. â Si ce nâĂ©tait de honte, Ce serait de pitiĂ© quâĂ te voir ainsi fait, Comme un bouffon manquĂ©, le cĆur me lĂšverait ! Voyons, quâavais-tu bu ? dans cette violence, Pour combien est lâivresse, et combien lâimpudence ? Va, je te crois sans peine, et lui seul sĂ»rement Est le joueur ici qui tâa fait lâinstrument. Mais Ă©coute. â Ceci vous sera profitable. â Va-tâen le retrouver, sâil est encore Ă table ; Dis-lui bien ton succĂšs, et que lorsquâil voudra PrĂȘter Ă ses amis des filles dâOpĂ©ra⊠â LâabbĂ©. DâOpĂ©ra ! â HĂ© parbleu ! vous seriez bien surprise Si vous saviez quâil soupe avec la Cydalise ! Camargo. Quoi ! Cydalise ! LâabbĂ©. Quoi ! Cydalise !Eh oui ! gageons que lâon entend Dâici les musiciens, sâil fait un peu de vent. Tous deux prĂȘtent lâoreille Ă la fenĂȘtre. On entend une symphonie lente dans lâĂ©loignement. Camargo. Ciel et terre ! câest vrai ! LâabbĂ©. Ciel et terre ! câest vrai !Câest ainsi quâil oublie AuprĂšs dâelle, qui nâest ni jeune ni jolie, La perle de nos jours ! Ah ! madame, songez Que vos attraits surtout par lĂ sont outragĂ©s. Songez au temps, Ă lâheure, Ă lâinsulte, Ă ma flamme ; Croyez que vos bontĂ©s â Camargo. Croyez que vos bontĂ©s âCydalise ! LâabbĂ©. Croyez que vos bontĂ©s âCydalise ! Eh ! madame, Ne daignerez-vous pas baisser vos yeux sur moi ? Si le plus absolu dĂ©vouement⊠Camargo. Si le plus absolu dĂ©vouementâŠLĂšve-toi. As-tu le poignet ferme ? LâabbĂ©. As-tu le poignet ferme ? Hai⊠Camargo. As-tu le poignet ferme ? Hai⊠Voyons ton Ă©pĂ©e. LâabbĂ©. Madame, en vĂ©ritĂ©, vous vous ĂȘtes coupĂ©e ! Camargo. Eh quoi ! pĂąle avant lâheure, et dĂ©jĂ faiblissant ? LâabbĂ©. Non pas ; mais, tĂȘtebleu ! voulez-vous donc du sang ? Camargo. AbbĂ©, je veux du sang ! Jâen suis plus altĂ©rĂ©e Quâune corneille au vent dâun cadavre attirĂ©e. Il est lĂ -bas, dis-tu ? â cours-y donc, â coupe-lui La gorge, et tire-le par les pieds jusquâici. Tords-lui le cĆur, abbĂ©, de peur quâil nâen rĂ©chappe. Coupe-le en quatre, et mets les morceaux dans la nappe ; Tu me lâapporteras, et puisse mâĂ©craser La foudre, si tu nâas par blessure un baiser ! Tu tressailles, Romain ? Câest une faute Ă©trange, Si tu te crois ici conduit par ton bon ange ! Le sang te fait-il peur ? Pour tâen faire un manteau De cardinal, il faut la pointe dâun couteau. Me jugeais-tu le cĆur si large, que jây porte Deux amours Ă la fois, et que pas un nâen sorte ? Câest une faute encor ; mon cĆur nâest pas si grand, Et le dernier venu ronge lâautre en entrant. LâabbĂ©. Mais, madame, vraiment, câest⊠Est-ce que ?⊠Sans doute Câest un assassinat. â Et la justice ? Camargo. Câest un assassinat. â Et la justice ?Ăcoute. Je tâen supplie Ă deux genoux. LâabbĂ©. Je tâen supplie Ă deux je me bats Avec lui demain, moi. Cela ne se peut pas ; Attendez Ă demain, madame. â Camargo. Attendez Ă demain, madame. âEt sâil te tue ? â Demain ! Et si jâen meurs ? â Si je suis devenue Folle ? â Si le soleil, se prenant Ă pĂąlir, De ce sombre horizon ne pouvait pas sortir ? On a vu quelquefois de telles nuits au monde. Demain ! le vais-je attendre Ă compter par seconde Les heures sur mes doigts, ou sur les battements De mon cĆur, comme un juif qui calcule le temps Dâun prĂȘt ? â Demain ensuite, irai-je pour te plaire Jouer Ă croix ou pile, et mettre ma colĂšre Au bout dâun pistolet qui tremble avec ta main ? Non pas. â Non ! aujourdâhui est Ă nous, mais demain Est Ă Dieu ! â LâabbĂ©. Est Ă Dieu ! âSongez donc⊠â Camargo. Est Ă Dieu ! âSongez donc⊠âAnnibal, je tâadore ! Embrasse-moi ! Il se jette Ă son cou. LâabbĂ©. Embrasse-moi !DĂ©mons !! â Camargo. Embrasse-moi ! DĂ©mons !! âMon cher amour, jâimplore Votre protection. â Voyez quâil se fait tard. â Me refuserez-vous ? â Tiens, tiens, prends ce poignard. Qui te verra passer ? il fait si noir ! LâabbĂ©. Qui te verra passer ? il fait si noir !Quâil meure, Et vous ĂȘtes Ă moi ? Camargo. Et vous ĂȘtes Ă moi ?Cette nuit. LâabbĂ©. Et vous ĂȘtes Ă moi ? Cette une heure. Ah ! je ne puis marcher. â Mes pieds tremblent. â Je sens Je â je vois â Camargo. Je â je vois âAnnibal ! je suis prĂȘte, et jâattends. ScĂšne VII Ă lâauberge. RAFAEL est assis avec ROSE et CYDALISE. Rafael chante. Trivelin ou Scaramouche, Remplis ton verre Ă moitiĂ© ; Si tu le bois tout entier, Je dirai que tu te mouches Du pied. Je ne sais pas au fond de quelle pyramide De bouteilles de vin, au cĆur de quel broc vide Sâest cachĂ© le dĂ©mon qui doit me griser, mais Je dĂ©sespĂšre encor de le trouver jamais. Cydalise. Ă toi, mon prince ! Rafael. Ă toi, mon prince !Ă toi, buvons Ă mort, dĂ©esse Ma foi, vive lâamour ! Au diable ma maĂźtresse ! La vie est Ă descendre un rude grand chemin ; Gai donc, la voyageuse, au coup du pĂšlerin ! Cydalise. Chante, je vais danser. Rafael. Chante, je vais dit. â Ah ! la jolie Jambe ! â Il se couche aux pieds de Rose, et prĂ©lude. Jambe ! âJe suis Hamlet aux genoux dâOphĂ©lie. Mais, reine, ma folie est plus douce, et mes yeux Sous vos longs sourcils noirs invoquent dâautres dieux. Il chante. Si, dans les antres de Gnide, Aux bras de VĂ©nus portĂ©, Le vieux Jupiter, que ride Sa vieille immortalitĂ©, Dans la cĂ©leste furie, Me laissait finir sa vie, Qui jamais ne finira Dieux immortels, que je meure ! Jâaimerais mieux un quart dâheure Chez la blanche Lydia. Que jâaime ces beaux seins qui battent la campagne ! Au menuet, danseuse ! â Et vous, du vin dâEspagne !Ă Rose. Et laissez vos regards avec le vin couler. Dieu merci, ma raison commence Ă sâen aller ! Cydalise. Tu me laisses danser toute seule ? Rafael. Tu me laisses danser toute seule ?Ma reine, Cela nâest pas bien dit. Il se lĂšve. Cela nâest pas bien table nous gĂȘne. Il la renverse du pied. Palforio, entrant. Seigneur, je ne puis dire autre chose, sinon Que de vous dĂ©ranger je demande pardon ; Mais vous faites un bruit bien fort, et qui fait mettre Autour de ma maison le monde Ă la fenĂȘtre. Veuillez crier moins haut. Rafael. Veuillez crier moins ! parbleu ! je crierai, MaĂźtre porte-bedaine, autant que je voudrai. HolĂ ! hĂ© ! hohĂ© ! ho ! Palforio. HolĂ ! hĂ© ! hohĂ© ! ho !Seigneur, je vous supplie Dâobserver quâil est tard. Rafael. Dâobserver quâil est paix, vieille truie ! Je suis abbĂ©, dâabord. â Si vous dites un mot, Je vous excommunie. â ArriĂšre, toi, pied-bot ! Il danse en chantant. Monsieur lâabbĂ©, oĂč courez-vous ? Vous allez vous casser le cou. Palforio. Seigneur, si vous criez, jâirai chercher la garde ; Jâen demande pardon Ă Votre Honneur. â Rafael. Jâen demande pardon Ă Votre Honneur. âPrends garde Que mon pied nâaille voir tes chausses. Palforio. Que mon pied nâaille voir tes ! Ă moi ! Je suis mort ! Rafael. Je suis mort !Ventrebleu ! je suis ici chez toi ; Jây suis pour mon plaisir, et nâen sortirai mie. Palforio. Seigneur, excusez-moi ; câest mon hĂŽtellerie, Et vous en sortirez. â Ă la garde ! Rafael, lui jetant une bouteille Ă la tĂȘte. Et vous en sortirez. â Ă la garde !Tiens ! Palforio. Et vous en sortirez. â Ă la garde ! Tiens !Ah ! Il tombe. Cydalise. Vous lâavez tuĂ© ! Rafael. Vous lâavez tuĂ© !Non. Cydalise. Vous lâavez tuĂ© ! fait. Rafael. Vous lâavez tuĂ© ! Rose. Vous lâavez tuĂ© ! fait. Rafael. Vous lâavez tuĂ© ! !Il le secoue. Eh ! Palforio, vieux porc ! Il sait mieux que personne OĂč vont, aprĂšs leur mort, les gredins â Je mâĂ©tonne Que Satan ou Pluton, dĂšs la premiĂšre fois, Dans cette nuque chauve aient enfoncĂ© les doigts. Ma foi, bonsoir ; le drĂŽle a soufflĂ© sa chandelle. Adieu, ventre sans tĂȘte. â Il faut partir, ma belle. Les sergents nous feraient payer les pots. â Allons. Câest dur de nous quitter sitĂŽt. â Allons, partons. Je le croyais plus ferme, et que les vieilles Ăąmes Se rouillaient Ă lâĂ©tui comme les vieilles lames. Cydalise. Paix ! on vient. Voix. Paix ! on guet ! Rafael. Paix ! on guet !Hein ? Je crois que les bourreaux Sont gens, Dieu me pardonne, Ă quĂ©rir les prĂ©vĂŽts. Ne les attendons pas, mon ange. â Cette issue SecrĂšte nous conduit, par la petite rue, Ă mon hĂŽtel. Voix. Ă mon lĂ . Cydalise. Ă mon Dieu ! si lâon entrait ! Rafael. Allons, le mantelet, le loup et le bonnet ; Par ici, par ici ; bonsoir, mes Cydalises. Cydalise. Bonsoir, mon prince. Un sergent, entrant. Bonsoir, mon ! en voilĂ deux de prises. Cydalise. Mon prince, sauvez-vous ! Le sergent. Mon prince, sauvez-vous !Quâon le retienne ! Rafael. Mon prince, sauvez-vous Quâon le retienne !!Il pleut Un peu, mais câest Ă©gal. â Ma foi, sauve qui peut ! Il saute par la fenĂȘtre. Un soldat. Sergent, nous nâavons rien. â Votre homme est passĂ© maĂźtre Dans le saut pĂ©rilleux. â Il a pris la fenĂȘtre. Le sergent. Oh ! oh ! tenez-le bien ! â Que vois-je ? LâhĂŽtelier Est mort. Courez tous vite, et sus le meurtrier ! ScĂšne VIII Une rue au bord de la mer. RAFAEL descend le long dâun treillis ; ANNIBAL passe dans le fond. Rafael. Peste soit des barreaux ! HĂ© ! rendez-moi ma veste, Mon camarade ! OĂč donc vous sauvez-vous si preste ? Eh bien, et vos amours â que font-ils ? LâabbĂ©. Eh bien, et vos amours â que font-ils ?Le voilĂ ! Rafael. On me poursuit, mon cher. â Je vous dirai cela ! Mais rendez-moi lâhabit. LâabbĂ©. Mais rendez-moi lâ crie. â On vous appelle ! TĂȘtebleu ! quâest-ce donc ? Rafael. TĂȘtebleu ! quâest-ce donc ?Bon ! une bagatelle. Je crois que jâai tuĂ© quelquâun lĂ -bas. LâabbĂ©. Je crois que jâai tuĂ© quelquâun ? Rafael. Je vous dirai cela ; mais lâhabit seulement. LâabbĂ©. Lâhabit ? non de par Dieu ! je ne veux pas du vĂŽtre. Les sergents me prendraient pour vous. Rafael. Les sergents me prendraient pour bon apĂŽtre ! Plusieurs gens traversent le théùtre. Attendez. â Donnez-moi ce manteau. â Bon. â Je vais Dire Ă ces gredins-lĂ deux petits mots. LâabbĂ©. Dire Ă ces gredins-lĂ deux petits Je nâoserai tuer cet homme. Il sâassoit sur une pierre. Le sergent. Je nâoserai tuer cet ! je cherche Le seigneur Rafael. Rafael. Le seigneur moins quâil ne se perche Sur quelque cheminĂ©e en maniĂšre dâoiseau, Quâil nâentre dans la terre, ou quâil ne saute Ă lâeau, Vous lâaurez Ă coup sĂ»r. Le connaissez-vous ? Le sergent. Vous lâaurez Ă coup sĂ»r. Le connaissez-vous ?Certe. Jâai son signalement. â Câest une plume verte Avec des bas orange. Rafael. Avec des bas vĂ©ritĂ© ! â Parbleu ! Vous nâaurez point de peine, et vous jouez beau jeu. Combien vous donne-t-on ? Le sergent. Combien vous donne-t-on ?Hai⊠Rafael. Combien vous donne-t-on ? HaiâŠTrouvez-vous quâen somme, Votre prĂ©vĂŽt vous ait assez payĂ© votre homme ? Le bon sire est-il doux ou dur sur les Ă©cus ? Le sergent. Mais il nâen mourrait pas pour donner un peu plus. Mais je nây pense pas. â Le ventre Ă la besogne, Et non le dos. â Mieux vaut la hart que la vergogne. Et puis, lâhomme pendu, nous avons le pourpoint. Rafael. Sans compter les revers, sâil met lâĂ©pĂ©e au poing. Le sergent. Jâai de bons pistolets. Rafael. Jâai de bons â Et puis ? Le sergent. Jâai de bons â Et puis ?Ma canne De sergent. Rafael. De â Et puis ? Le sergent. De â Et puis ?Ce poignard de Toscane. Rafael. TrĂšs-excellent. â Et puis ? Le sergent. TrĂšs-excellent. â Et puis ?Jâai cette Ă©pĂ©e. Rafael. TrĂšs-excellent. â Et puis ? Jâai cette puis ? Le sergent. Et puis ! je nâai plus rien. Rafael, le rossant. Et puis ! je nâai plus voilĂ pour tes cris, Et pour tes pistolets. Le sergent. Et pour tes ! aĂŻe ! Rafael. Et pour tes ! aĂŻe !Et pour ta canne, Et pour ton fin poignard en acier de Toscane. Le sergent. AĂŻe ! aĂŻe ! je suis mort ! Rafael. AĂŻe ! aĂŻe ! je suis mort !Le seigneur Garuci Est sans doute au logis â On y va par ici. Il le chasse. Câest du don Juan, ceci. Revenant. Câest du don Juan, dis-tu du bonhomme ? Sauvons-nous maintenant. â Moi, je retourne Ă Rome. LâabbĂ© va Ă lui, et lui met son poignard dans la gorge. Ătes-vous fou lâabbĂ© ? â LâabbĂ© ! Il tombe. Ătes-vous fou lâabbĂ© ? â LâabbĂ© !Je nây suis pas. Ah ! malĂ©diction ! Mais tu me le paieras !Il veut se relever. Mon coup de grĂące, abbĂ© ! Je suffoque ! Ah ! misĂšre ! Mon coup, mon dernier coup, mon cher abbĂ©. La terre Se roule autour de moi ; â miserere ! â Le ciel Tourne. Ah ! chien dâabbĂ©, va ! par le PĂšre Ăternel !⊠Quâattends-tu donc lĂ , toi, fantĂŽme, qui demeures Avec ces yeux ouverts ? LâabbĂ©. Avec ces yeux ouverts ?Moi ? jâattends que tu meures. Rafael. Damnation ! Tu vas me laisser lĂ crever Comme un paĂŻen, gredin, et ne pas mâachever ! Je ne te ferai rien ; viens mâachever. â Un verre Dâeau, pour lâamour de Dieu ! â Tu diras Ă ma mĂšre Que je donne mes biens Ă mon bouffon Pippo. Il meurt. LâabbĂ©. Va, ta mort est ma vie, insensĂ© ! Ton tombeau Est le lit nuptial oĂč va ma fiancĂ©e SâĂ©tendre sous le dais de cette nuit glacĂ©e ! Maintenant le hibou tourne autour des falots ; Lâesturgeon monstrueux soulĂšve de son dos Le manteau bleu des mers, et regarde en silence Passer lâastre des nuits sur leur miroir immense ; La sorciĂšre, accroupie et murmurant tout bas Des paroles de sang, lave pour les sabbats La jeune fille nue ; HĂ©cate aux trois visages Froisse sa robe blanche aux joncs des marĂ©cages. Ăcoutez. â Lâheure sonne ! et par elle est comptĂ© Chaque pas que le temps fait vers lâĂ©ternitĂ©. Va dormir dans la mer, cendre ! et que ta mĂ©moire Sâenfonce avec ta vie au cĆur de cette eau noire ! Il jette le cadavre dans la mer. Vous, nuages, crevez ! essuyez ce chemin Que le pied, sans glisser, puisse y passer demain. ScĂšne IX Chez la Camargo. La Camargo est Ă son clavecin, en silence ; on entend frapper Ă petits coups. Camargo. Entrez. LâabbĂ© entre. Il lui prĂ©sente son poignard. La Camargo le considĂšre quelque temps, puis se lĂšve. souffert beaucoup ? LâabbĂ©. souffert beaucoup ?Bon ! câest lâaffaire Dâun moment. Camargo. Dâun dit ? LâabbĂ©. Dâun dit ?Il a dit que la terre Tournait. Camargo. ! rien de plus ? LâabbĂ©. ! rien de plus ?Ah ! quâil donnait son bien Ă son bouffon Pippo. Camargo. Ă son bouffon ! rien de plus ? LâabbĂ©. Ă son bouffon ! rien de plus ?Non, rien. Camargo. Il porte au petit doigt un diamant. De grĂące, Allez me le chercher. LâabbĂ©. Allez me le ne le puis. Camargo. Allez me le ne le place OĂč vous lâavez laissĂ© nâest pas si loin. LâabbĂ©. OĂč vous lâavez laissĂ© nâest pas si mais Je ne le puis. Camargo. Je ne le tout ce que je promets, Je le tiens. LâabbĂ©. Je le ce soir. Camargo. Je le ce ? LâabbĂ©. Je le ce ?Mais⊠â Camargo. Je le ce ? Mais⊠âMisĂ©rable ! Tu ne lâas pas tuĂ©. LâabbĂ©. Tu ne lâas pas ! que le ciel mâaccable Si je ne lâai pas fait, madame, en vĂ©ritĂ© ! Camargo. En ce cas, pourquoi non ? LâabbĂ©. En ce cas, pourquoi non ?Ma foi, je lâai jetĂ© Dans la mer. Camargo. Dans la ! ce soir, dans la mer ? LâabbĂ©. Dans la ! ce soir, dans la mer ?Oui, madame. Camargo. Alors, câest un malheur pour vous ; â car, sur mon Ăąme, Je voulais cet anneau. LâabbĂ©. Je voulais cet vous me lâaviez dit, Au moins⊠Camargo. Au moinsâŠEt sur quoi donc tâen croirai-je, maudit ? Sur quel honneur vas-tu me jurer ? Sur laquelle De tes deux mains de sang ? OĂč la marque en est-elle ? La chose nâest pas sĂ»re, et tu te peux vanter. â Il fallait lui couper la main, et lâapporter. LâabbĂ©. Madame, il faisait nuit⊠la mer Ă©tait prochaine⊠Je lâai jetĂ© dedans. Camargo. Je lâai jetĂ© nâen suis pas certaine. LâabbĂ©. Mais, madame, ce fer est chaud, et saigne encor. Camargo. Ni le sang ni le feu ne sont rares. LâabbĂ©. Ni le sang ni le feu ne sont corps Nâest pas si loin, madame ; il se peut quâon se charge⊠Camargo. La nuit est trop Ă©paisse, et lâOcĂ©an trop large. LâabbĂ©. Mais je suis pĂąle, moi, tenez. Camargo. Mais je suis pĂąle, moi, cher abbĂ©, LâĂ©tais-je pas ce soir, quand jâai jouĂ© ThisbĂ© Dans lâopĂ©ra ? LâabbĂ©. Dans lâopĂ©ra ?Madame, au nom du ciel ! Camargo. Dans lâopĂ©ra ? Madame, au nom du ciel !Peut-ĂȘtre Quâen y regardant bien vous lâaurez. â Ma fenĂȘtre Donne sur la mer. Elle sort. LâabbĂ©. Donne sur la â elle est partie, ĂŽ Dieu ! Jâai tuĂ© mon ami, jâai mĂ©ritĂ© le feu, Jâai tachĂ© mon pourpoint, et lâon me congĂ©die. Câest la moralitĂ© de cette comĂ©die.
Je reviens chez nous Il a neigĂ© Ă Port-au-Prince Il pleut encore Ă Chamonix On traverse Ă guĂ© la Garonne Le ciel est plein bleu Ă Paris Ami l'hiver est Ă l'envers Ne t'en retourne pas dehors Le monde est en chamaille On gĂšle au Sud on sue au Nord. Fais du feu dans la cheminĂ©e Je reviens chez nous S'il fait du soleil Ă Paris Il en fait partout La Seine a repris ses vingt berges MalgrĂ© les lourdes giboulĂ©es Si j'ai du frimas sur les lĂšvres C'est que je veille Ă ses cĂŽtĂ©s Mami, j'ai le cĆur Ă l'envers Le temps ravive le cerfeuil Et je ne veux pas ĂȘtre seule Quand l'hiver tournera de l'Ćil. Fais du feu dans la cheminĂ©e Je reviens chez nous S'il fait du soleil Ă Paris Il en fait partout Je rapporte avec mes bagages Un goĂ»t qui m'Ă©tait Ă©tranger MoitiĂ© domptĂ©, moitiĂ© sauvage C'est l'amour de mon potager Fais du feu dans la cheminĂ©e Je reviens chez nous S'il fait du soleil Ă Paris Il en fait partout La la la, la la la la laaaaaaa Je reviens chez nous
1Bien que le rĂ©cit Le Silence de la mer soit une nouvelle Ă lâorigine, il est nĂ©anmoins riche de théùtralitĂ©. Vercors nâa jamais cachĂ© son intention de resserrer lâhistoire autour dâune unitĂ© dâaction rigoureuse, et de respecter une unitĂ© de lieu propice au confinement des personnages. Chaque soir durant plus de six mois, lâofficier allemand Werner von Ebrennac affronte le silence obstinĂ© dâun oncle et de sa niĂšce dans un sombre huis-clos. Si dans la nouvelle de 1941, le narrateur fait mention de la chambre Ă lâĂ©tage destinĂ©e Ă accueillir Werner ainsi que de la cuisine le lendemain de lâarrivĂ©e de cet ennemi, en revanche lâadaptation théùtrale concentre lâensemble sur la salle de sĂ©jour fortement théùtralisĂ©e. 2Au premier abord, la bibliothĂšque nâa pas une place matĂ©rielle plus prĂ©pondĂ©rante que les autres objets de cette piĂšce principale. Progressivement dans la nouvelle, le lecteur visualise dans lâespace les quelques meubles que le narrateur dĂ©cide de lui prĂ©senter dans lâordre suivant lâharmonium, le lustre, la cheminĂ©e â foyer Ă la fois de lumiĂšre et de chaleur -, le fauteuil vide sur lequel Werner ne sâassoira jamais, lâange au-dessus de la fenĂȘtre et enfin la bibliothĂšque. NommĂ©s, ces meubles et accessoires sont donc prĂ©sence concrĂšte ; ils ont un statut scriptural et une existence scĂ©nique, visibles dâailleurs dĂšs le lever du rideau dans lâadaptation théùtrale. Ils ne sont donc pas Ă nĂ©gliger comme simples Ă©lĂ©ments dâun dĂ©cor qui se veut rĂ©aliste. Leur prĂ©sence muette est dĂ©jĂ signifiante en soi. La vision dĂ©finitive de la salle restera donc partielle, le narrateur ayant rĂ©solument optĂ© pour ce quâAnne Ubersfeld appelle la dramaturgie de lâaire du jeu vide Anne Ubersfeld, 1996. 3La bibliothĂšque est donc le dernier objet Ă apparaĂźtre textuellement dans le rĂ©cit de 1941. Elle surgit bien tardivement dans le dĂ©roulement chronologique depuis plusieurs semaines dĂ©jĂ , Werner von Ebrennac rend visite Ă ses hĂŽtes en tenue civile chaque soir au coin du feu. Le rituel sâest installĂ© entre les trois personnages. Cette ultime attente, venant clore la description finale de la salle, renforce ainsi la fonction primordiale de cette bibliothĂšque qui ne peut ĂȘtre qualifiĂ©e uniquement dâ accessoire » - terme pris dans son sens lexical et comme antonyme dâ essentiel » - ; elle accĂšde bien au statut dâ objet théùtral ». 4Cette bibliothĂšque devient visible et le lecteur comprend rĂ©trospectivement que les monologues antĂ©rieurs de Werner se dĂ©roulaient en prĂ©sence silencieuse de ce meuble dĂ©positaire de la culture. Le lecteur prend subitement conscience que cet objet Ă©tait en scĂšne depuis la premiĂšre entrĂ©e dans cette maison campagnarde et quâil planait sur les trois personnages de ce drame. Dans lâadaptation théùtrale, la bibliothĂšque est physiquement lĂ dĂšs le lever du rideau et elle est dĂ©crite dans la premiĂšre didascalie comme imposante et incontournable dans lâespace car Tout un mur est recouvert par une bibliothĂšque de rayonnages » Vercors, 1949 7. Pourtant, le spectateur finit par lâoublier quelque peu, parce quâelle fait partie des meubles » comme dit lâexpression. Il la perçoit confusĂ©ment au milieu des autres meubles ; cet objet pourtant essentiel se fond dans lâensemble du dĂ©cor jusquâĂ ce quâil devienne Ă©lĂ©ment du discours dâun personnage dans le quatriĂšme tableau. Son Ă©vocation tardive offre alors un regain dâintĂ©rĂȘt et le dynamise dans lâespace par lâattention accrue que le lecteur/spectateur va dĂ©sormais lui porter. 5Cette bibliothĂšque nâest pas spĂ©cifiquement dĂ©crite dans la nouvelle. Le lecteur ne saura jamais prĂ©cisĂ©ment si, par exemple, le bois de ce meuble est prĂ©cieux et si son architecture possĂšde une valeur esthĂ©tique. Il apprend nĂ©anmoins par la bouche de Werner que cette salle de sĂ©jour nâest pas une piĂšce de musĂ©e » Vercors, réédition 1951 28 et que voyant les meubles on ne dit pas voilĂ des merveilles » Vercors, rééd. 1951 28. La narration renvoie en effet, non au rĂ©el de cet objet dans sa globalitĂ©, mais Ă lâune de ses parties les rayons », synecdoques de la bibliothĂšque. La valeur ne rĂ©side donc pas dans son caractĂšre matĂ©riel. Cette bibliothĂšque est surtout un lieu sacrĂ© et ĂŽ combien fascinant oĂč sont dĂ©posĂ©s des livres, eux-mĂȘmes matĂ©rialisĂ©s par leurs seules reliures tout au long du rĂ©cit. La valeur de lâensemble bibliothĂšque + livres » est ailleurs. 6Dans cet univers théùtralisĂ©, lâĂ©clairage joue un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant. Ces rayons, qui ont lâextrĂȘme privilĂšge de porter ces livres, sont mis en exergue par la lumiĂšre la premiĂšre fois que Werner en parle. Et, Ă la seconde et derniĂšre mention de cette bibliothĂšque, les rayons sont plongĂ©s dans lâombre le regard de Werner sembla trouver refuge sur les rayons les plus sombres », Vercors, rééd. 1951 47. Cette gradation est hautement symbolique dans la mesure oĂč Werner a entre-temps perdu toutes ses belles illusions sur les projets rĂ©els de son pays. Lui qui croyait naĂŻvement que lâAllemagne avait envahi la France pour unir spirituellement les deux pays, apprend lors de son voyage Ă Paris quâelle Ćuvre pour la dĂ©truire complĂštement. La bibliothĂšque objet et sujet 7Cette bibliothĂšque nâest pas dâabord objet dans la narration, puis sujet dans la bouche dâun des personnages ; au contraire, câest en devenant centrale dans le discours de Werner que le lecteur/spectateur la situe dans lâespace, parce quâelle devient alors source de mĂ©ditation. 8Les rayons ne sont pas Ă©clairĂ©s par la lumiĂšre du lustre, mais par celle du feu qui crĂ©pite dans la cheminĂ©e du salon - OĂč est la diffĂ©rence entre un feu de chez moi et celui-ci ? Bien sĂ»r le bois, la flamme, la cheminĂ©e se ressemblent. Mais non la lumiĂšre. Celle-ci dĂ©pend des objets quâelle Ă©claire, - des habitants de ce fumoir, des meubles, des murs, des livres sur les rayons⊠»Vercors, rééd. 1951 28 9Le lien que Werner Ă©tablit constamment entre le feu de la cheminĂ©e et la bibliothĂšque nâest en rien anodin. Dans toute lâĆuvre, ce feu reprĂ©sente en effet symboliquement lâesprit, la pensĂ©e subtile et poĂ©tique » Vercors, rééd. 1951 24. Il est la mĂ©taphore de la pensĂ©e et il Ă©claire prĂ©cisĂ©ment la bibliothĂšque pourvue de chefs dâĆuvre de la littĂ©rature Il Ă©tait devant les rayons de la bibliothĂšque. Ses doigts suivaient les reliures dâune caresse lĂ©gĂšre. - âŠBalzac, BarrĂšs, Baudelaire, Beaumarchais, Boileau, BuffonâŠChateaubriand, Corneille, Descartes, FĂ©nelon, FlaubertâŠLa Fontaine, France, Gautier, HugoâŠQuel appel ! » dit-il avec un rire lĂ©ger et hochant la tĂȘte. Et je nâen suis quâĂ la lettre H !âŠNi MoliĂšre, ni Rabelais, ni Racine, ni Pascal, ni Stendhal, ni Voltaire, ni Montaigne, ni tous les autres !⊠» Il continuait de glisser lentement le long des livres, et de temps en temps il laissait Ă©chapper un imperceptible Ha ! », quand, je suppose, il lisait un nom auquel il ne songeait pas. Les Anglais, reprit-il, on pense aussitĂŽt Shakespeare. Les Italiens Dante. LâEspagne CervantĂšs. Et nous, tout de suite Goethe. AprĂšs, il faut chercher. Mais si on dit et la France ? Alors, qui surgit Ă lâinstant ? MoliĂšre ? Racine ? Hugo ? Voltaire ? Rabelais ? ou quel autre ? Ils se pressent, ils sont comme une foule Ă lâentrĂ©e dâun théùtre, on ne sait pas qui faire entrer dâabord » Vercors, rééd. 1951 28 10Les livres prennent leur sens par un contenu qui nâa besoin dâaucune explication. Les noms dâauteurs portent en eux leur richesse spirituelle. Les plus grands noms dâĂ©crivains français se bousculent dans le discours de Werner sans que la liste nâen soit Ă©puisĂ©e. Ils incarnent parfaitement lâimage que Werner se fait du pays, alors que pour lâAllemagne câest la musique qui est emblĂ©matique, comme il le conclut juste aprĂšs sa longue tirade sur la littĂ©rature. Ces paroles tĂ©moignent de la sensibilitĂ© de Werner, esthĂšte dĂ©licat qui compose de la musique. Il ne cesse dâafficher la passion quâil Ă©prouve pour une France caractĂ©risĂ©e par le raffinement spirituel. Dâinnombrables Ă©crivains font la gloire et la richesse dâune incomparable littĂ©rature française sise sur ces humbles rayonnages, que Werner parcourt avidement des yeux et effleure de sa main avec Ă©motion. Ce patrimoine littĂ©raire inestimable incarne la grandeur de la France et, implicitement, celle de ses possesseurs. Le silence que lâoncle et la niĂšce opposent invariablement Ă leur ennemi est une attitude que Werner aurait aimĂ© rencontrer partout dans le pays, car il est symbole de hauteur digne ; et, cette piĂšce [qui] a une Ăąme » Vercors, rééd. 1951 28 se prĂ©sente tel un microcosme de cette France respectable quâil admire et exalte. A ce stade du rĂ©cit, Werner espĂšre lâunion des deux pays, il rĂȘve dâune alliance consentie entre lâincarnation de la supĂ©rioritĂ© littĂ©raire de la France et celle du gĂ©nie musical allemand ; donc implicitement dâun mariage entre la niĂšce, symbole dâune France digne, et lui-mĂȘme, symbole de sa nation. 11Quand Werner Ă©numĂšre les noms dâĂ©crivains français prĂ©sents sur les premiĂšres de couvertures des livres agencĂ©s dans la bibliothĂšque, il devient metteur en scĂšne de cette foule Ă lâentrĂ©e du théùtre » ; et ces Ă©crivains deviennent acteurs Ă part entiĂšre dans lâavenir radieux que Werner imagine. La niĂšce, elle, ne peut demeurer simple spectatrice de ce scĂ©nario. Elle doit participer pleinement de cette osmose future et Werner le lui fait comprendre en racontant lâhistoire de La Belle et la BĂȘte. La Belle a le pouvoir de transformer cette BĂȘte en acceptant son amour et en le lui rendant. Mais ce conte pour enfants, qui aurait pu siĂ©ger dans la bibliothĂšque de la niĂšce, ne restera quâĂ lâĂ©tat de virtualitĂ©. Il tĂ©moigne surtout de lâaveuglement de lâofficier allemand. 12Werner concentre son attention sur cette bibliothĂšque une derniĂšre fois aprĂšs son voyage Ă Paris au cours duquel il dĂ©couvre enfin les vĂ©ritables desseins des nazis. Les deux uniques rĂ©fĂ©rences Ă cette bibliothĂšque symbolique sont donc placĂ©es Ă deux endroits stratĂ©giques de la nouvelle et forment un diptyque efficace. Cette ultime mise en relief de lâobjet a lieu lors de la derniĂšre entrevue avec ses hĂŽtes. Ses amis, retrouvĂ©s Ă Paris, lui dessillent les yeux Ils mâont tout expliquĂ©, oh ! ils ne mâont rien laissĂ© ignorer. Ils flattent vos Ă©crivains, mais en mĂȘme temps, en Belgique, en Hollande, dans tous les pays quâoccupent nos troupes, ils font dĂ©jĂ le barrage. Aucun livre français ne peut plus passer, - sauf les publications techniques, manuels de dioptrique ou formulaires de cĂ©mentation⊠Mais les ouvrages de culture gĂ©nĂ©rale, aucun. Rien ! Son regard passa par-dessus ma tĂȘte, volant et se cognant aux coins de la piĂšce comme un oiseau de nuit Ă©garĂ©. Enfin il sembla trouver refuge sur les rayons les plus sombres, - ceux oĂč sâalignent Racine, Ronsard, Rousseau. Ses yeux restĂšrent accrochĂ©s lĂ et sa voix reprit, avec une violence gĂ©missante - Rien, rien, personne ! » Et comme si nous nâavions pas compris encore, pas mesurĂ© lâĂ©normitĂ© de la menace Pas seulement vos modernes ! Pas seulement vos PĂ©guy, vos Proust, vos BergsonâŠMais tous les autres ! Tous ceux-lĂ ! Tous ! Tous ! Tous ! » Son regard encore une fois balaya les reliures doucement luisant dans la pĂ©nombre, comme pour une caresse dĂ©sespĂ©rĂ©e. - Ils Ă©teindront la flamme tout Ă fait ! cria-t-il. LâEurope ne sera plus Ă©clairĂ©e par cette lumiĂšre ! » Vercors, rééd. 1951 47 13Le feu de la cheminĂ©e nâĂ©claire plus comme la premiĂšre fois cette bibliothĂšque, lieu du passĂ© prestigieux de la France. Le feu, mĂ©taphore de la pensĂ©e, a disparu, car câest justement ce que lâAllemagne nazie veut dĂ©truire. A cet instant, les liens tissĂ©s entre le feu et les livres de la bibliothĂšque rappellent les autodafĂ©s nazis. 14Le fĂ©tichisme de Werner pour cet objet, dĂ©celable au toucher sensuel quâil lui imprime, est douloureux et dĂ©sespĂ©rĂ©, parce quâil saisit avec horreur que cette bibliothĂšque si riche spirituellement et si bien fournie est devenue hors-la-loi. Son existence matĂ©rielle est menacĂ©e, les nazis sâingĂ©niant Ă anĂ©antir lâĂąme de la France incarnĂ©e par ces livres. En ces temps dâoppression, les Ă©crivains actuels nâont plus le droit de sâexprimer librement, ils nâont plus droit de citĂ© dans les bibliothĂšques tant publiques que privĂ©es. Cela va plus loin encore faire disparaĂźtre aussi les livres des siĂšcles passĂ©s, câest couper le lien toujours vivace entre lâhĂ©ritage intellectuel des ancĂȘtres et lâĂ©poque contemporaine. Faire table rase du passĂ©, câest vouloir plonger les gĂ©nĂ©rations futures dans lâobscurantisme ; câest briser la conscience de se battre pour les IdĂ©aux que les livres vĂ©hiculent. 15Alors que la premiĂšre Ă©vocation de la bibliothĂšque du Silence de la mer projetait donc la culture dans une lumiĂšre brillante, la seconde plonge celle-ci inexorablement dans une nuit que le nazisme entend rendre Ă©ternelle. Ce lieu de mĂ©moire passe ainsi de lux » Ă nox », dans un sens totalement inverse aux deux poĂšmes qui ouvrent et ferment Les ChĂątiments, recueil poĂ©tique que Victor Hugo Ă©crivit de son exil contre NapolĂ©on III. De la bibliothĂšque imaginaire Ă la bibliothĂšque rĂ©elle 16Cette bibliothĂšque imaginaire implantĂ©e dans le tissu textuel dĂ©borde le cadre de la fiction pour renvoyer Ă la situation de la littĂ©rature sous lâOccupation conscientes de lâenjeu stratĂ©gique de la mise sous tutelle des Ă©ditions françaises, les autoritĂ©s allemandes mettent des livres Ă lâindex pour museler les Ă©crivains. La Propaganda-Staffel promulgua des listes dâinterdictions de livres. La plus connue, la liste Otto, censura des ouvrages anti-allemands, les Ćuvres dâĂ©crivains juifs ; puis, en juillet 1941, les rĂ©impressions et les nouvelles publications des ouvrages anglais et amĂ©ricains, ainsi quâune liste de la littĂ©rature indĂ©sirable » en mars 1942 FouchĂ©, 1987. 17La pression sâexerça Ă©galement dans sa dimension la plus matĂ©rielle les Allemands rĂ©partirent le papier, dont la distribution ne cessa de diminuer entre 1941 et 1944, entre les Ă©diteurs, en rĂ©compensant ceux qui voulaient bien se plier aux nouvelles exigences. Cette autocensure, consentie par un trĂšs grand nombre de maisons dâĂ©dition, condamnait ainsi la libertĂ© de pensĂ©e. 18Pour les Ă©crivains restĂ©s en France qui refusaient de publier par le biais de ces Ă©ditions sous contrĂŽle allemand sâoffrirent alors deux solutions opposer Ă lâOccupant un silence digne mais frustrant quand certains acceptaient ces conditions ; ou, pour rester libres, choisir lâĂ©criture de la clandestinitĂ©. Jean Bruller, opta dâabord pour un silence de refus et abandonna son grand Ćuvre graphique La Danse des Vivants quâil publiait depuis 1932 sous forme de RelevĂ©s Trimestriels. Mais bientĂŽt, lâoccasion lui fut donnĂ©e de participer Ă La PensĂ©e libre, dâobĂ©dience communiste. Cette revue clandestine pĂ©riclita malheureusement, parce que dĂ©couverte par la Gestapo. Câest la raison pour laquelle Jean Bruller fonda avec son mentor Pierre de Lescure Les Editions de Minuit dont le premier volume, Le Silence de la mer, connut un immense succĂšs. 19Dans Le Silence de la mer, la bibliothĂšque glisse dans la nuit sous le regard dĂ©sabusĂ© de Werner von Ebrennac. Celui-ci se soumet au destin tragique que son pays dessine pour la France. Bien que connaissant dĂ©sormais le sort funeste de cette nation, il ne se rĂ©volte pas contre ce projet, destructeur dâune civilisation. Il trouve le chemin de son devoir dans la soumission Ă ses maĂźtres, dans la mort pour ses maĂźtres, dont il a pourtant mesurĂ© la forfaiture » Vercors, 1948. Or, dans la réédition du Silence de la mer, Vercors ajoute une phrase pour condamner explicitement cette attitude. Lâoncle commente en effet le dĂ©part de Werner en le blĂąmant Ainsi il se soumet. VoilĂ donc ce quâils savent faire. Ils se soumettent tous. MĂȘme cet homme-là » Vercors, rééd. 1951 50. 20Les reliures des livres opprimĂ©s brillent cependant doucement ⊠dans la pĂ©nombre ». Les nazis souhaitent certes les faire disparaĂźtre, il nâempĂȘche que des femmes et des hommes courageux ont dĂ©cidĂ©, malgrĂ© les risques encourus, de faire entendre leurs voix dissidentes et dâentrer en lutte contre lâoppresseur. Les Editions de Minuit, aventure collective tĂ©mĂ©raire mise en place par Jean Bruller et son ami Pierre de Lescure, est destinĂ©e Ă prĂ©server la grandeur de lâesprit français et dâassurer le rayonnement spirituel de la France » DebĂ»-Bridel, 1945 dans le monde entier. Si des livres sont interdits de bibliothĂšques sous lâOccupation, ils passeront par la voie clandestine. Les volumes des Editions de Minuit permettent ainsi dâĂ©lever la parole vĂ©ridique des intellectuels rĂ©sistants contre le dire mensonger des occupants allemands et du rĂ©gime de Vichy. Ce projet idĂ©ologique perpĂ©tue lâhĂ©ritage que les Ă©crivains du passĂ© leur ont transmis. Ce legs fondamental permet de nouer des liens entre leur propre expĂ©rience et celles dâĂ©poques antĂ©rieures. Il permet de sâĂ©crier avec Victor Hugo, poĂšte des ChĂątiments 1853 France ! Ă lâheure oĂč tu te prosternes, Le pied dâun tyran sur le front, La voix sortira des cavernes ; Les enchaĂźnĂ©s tressailleront 21La publication clandestine du Silence de la mer, suivie de 26 autres ouvrages aux Editions de Minuit entre 1942 et 1944, est lâemblĂšme dâune part de la passation triomphante entre les gĂ©nĂ©rations dâĂ©crivains et, dâautre part, dâune pensĂ©e toujours aussi combative. Elle se veut un formidable contrepoint Ă la dĂ©cision finale de Werner von Ebrennac elle ne se soumet pas. Elle illustre le cri de rĂ©volte de Jean Bruller-Vercors dans cette nuit de lâoppression pour que la flamme spirituelle continue de briller, en guise dâhommage aux intellectuels qui se sont pareillement battus. Le livre Le Silence de la mer est donc une mise en abyme dans le rĂ©el de la problĂ©matique inscrite dans son rĂ©cit imaginaire. La bibliothĂšque du Silence de la mer dessine le projet ambitieux que les Editions de Minuit suivent pour se diriger de nox » Ă lux ». Ils Ă©teindront [peut-ĂȘtre] la flamme Ă tout jamais », comme le certifie Werner, mais il est du devoir des intellectuels de rĂ©sister avec leurs propres armes et par leurs propres moyens, quelle que soit lâissue dans ce conflit oĂč deux visions du monde et de lâHomme sâaffrontent. 22Dans lâadaptation théùtrale du Silence de la mer, Vercors ajoute une scĂšne finale lâoncle sâexprime par le biais dâune Ćuvre dâAnatole France quâil possĂšde. Il place en effet en Ă©vidence devant Werner, prĂȘt Ă quitter dĂ©finitivement lâhabitation, un livre ouvert Ă cette page Il est beau pour un soldat de dĂ©sobĂ©ir Ă des ordres criminels 23Cette invitation ouverte Ă la rĂ©volte sera sans effet sur Werner, car DĂ©sobĂ©ir est impossible » Vercors, 1949. Mais ce livre sorti de leur bibliothĂšque prouve que lâoncle ne sâabreuve pas uniquement de mots. Ces mots imprimĂ©s sur une feuille de papier peuvent conduire aux actes. La bibliothĂšque de Vercors 24La bibliothĂšque du Silence de la mer ne sort pas de lâimagination de Vercors, elle nâa pas Ă©tĂ© inventĂ©e ex nihilo pour ce rĂ©cit de 1941. Elle est bien rĂ©elle, car elle appartenait Ă notre Ă©crivain. Vercors puise effectivement son inspiration dans son propre vĂ©cu. Il choisit pour cadre de ce drame sa propre maison Ă Villiers-sur-Morin qui servira de lieu de tournage pour le film de Jean-Pierre Melville. Ainsi le dĂ©cor est lâexacte rĂ©plique de sa demeure. Le lecteur apprend que la grange attenante Ă la maison sert dâatelier Ă lâoncle. Or, dans La Bataille du Silence, Vercors insiste souvent sur son goĂ»t pour le travail du bois qui lâa conduit Ă construire plusieurs meubles, un clapier et mĂȘme son bateau Paludes. Câest dâailleurs, ne lâoublions pas, ce talent qui lui a permis de gagner modestement sa vie entre lâautomne 1940 et lâĂ©tĂ© 1941 en devenant menuisier dans son village. De mĂȘme, lâofficier devait au prĂ©alable habiter non dans cette maison, mais dans le chĂąteau du village qui se situe un peu plus haut sur le coteau » et qui existe bel et bien. LâintĂ©rieur est Ă©galement un sosie du rĂ©el. La maison de lâoncle est donc comme le lieu fixe du théùtre oĂč vont se tendre les ressorts de la tragĂ©die. Le cadre rĂ©el de cette nouvelle est tellement reconnaissable que Jean Bruller refuse de rĂ©vĂ©ler lâidentitĂ© du mystĂ©rieux Vercors, mĂȘme et surtout Ă ses proches. 25Lâimportance de la bibliothĂšque dans son rĂ©cit est un hommage appuyĂ© aux pĂšres spirituels qui le guident dans ses actes aux heures les plus sombres de lâHistoire. Vercors leur rend lâhonneur qui leur revient. Mais sâil est fĂ©ru des auteurs classiques, câest en partie grĂące Ă son pĂšre Louis Bruller. Et dâun rĂ©cit Ă lâautre, lâobjet-bibliothĂšque circule. En 1943, Vercors publie aux Editions de Minuit clandestines sa deuxiĂšme nouvelle, La Marche Ă lâEtoile, rĂ©cit Ă©logieux de lâodyssĂ©e que son pĂšre entreprit en quittant sa Hongrie natale pour parvenir en France, synonyme pour lui de terre de justice et de libertĂ©. Jeune homme, celui-ci Ă©prouva une passion tenace », un amour dĂ©vorant » pour cette France radieuse, gĂ©nĂ©reuse, intelligente, et juste » Vercors, 1943, rééd. 2002 quâil dĂ©couvrit par le biais de ses lectures Hugo, Alexandre Dumas, Balzac, EugĂšne Sue, Ă©crivains que le jeune garçon sacralise. La littĂ©rature française est non seulement lâexpression du gĂ©nie de la nation, mais elle est aussi celle de lâĂąme dâun peuple. Et lorsquâil parvint sur le Pont des Arts Ă Paris, la rĂ©alitĂ© rejoignit lâidĂ©al quâil sâĂ©tait forgĂ©. Louis Bruller sâintĂ©gra rapidement Ă la sociĂ©tĂ© française et crĂ©a Ă trente ans sa propre maison dâĂ©dition qui publia des feuilletons dominicaux diffusĂ©s surtout en province, dans les campagnes, dont les auteurs avaient Ă©tĂ© cĂ©dĂ©s Ă cet effet Ă prix rĂ©duit Balzac, Hugo, EugĂšne Sue, mais aussi Paul FĂ©val ou Jean de La Hire. Ou encore cette Histoire populaire de la France » Vercors, 1989. La Marche Ă LâEtoile est lâhommage dâun fils, lui-mĂȘme devenu en ces temps dâOccupation un Ă©diteur clandestin dans le but de sauver la culture et lâesprit français, si chers Ă Louis Bruller. 26Les Editions de Minuit permirent de se constituer une bibliothĂšque subversive passĂ©e de lâombre Ă la lumiĂšre Ă la LibĂ©ration et Le Silence de la mer, qui contribua, parmi dâautres livres interdits des rayonnages officiels, Ă la victoire de la pensĂ©e libre dâun joug intolĂ©rable, put et peut encore fiĂšrement trĂŽner aux cĂŽtĂ©s des Ă©crivains français, Ă la lettre V. La littĂ©rature clandestine offrit donc un lien entre le passĂ© et le prĂ©sent en sâinscrivant dans une tradition quâelle honora par ses actes de rĂ©sistance. A son tour, elle pourrait dans lâavenir servir dâexemple si lâHistoire malheureusement se rĂ©pĂ©tait, et faire des Ă©mules prĂȘts Ă repartir au combat.
fait du feu dans la cheminée paroles